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Nous avons rencontré Gilles Dupré chez lui, dans sa demeure ancienne au caractère historique, en Bretagne au bord de la Vilaine. Personnage haut en couleur, hyper actif, stakhanoviste du monde automobile. Une carrière multiple, pilote, ingénieur, constructeur, journaliste, rédacteur en chef.
Avec lui, pour Classic Courses, nous avons traversé plus de cinquante ans d’une vie consacrée à l’Automobile et pour l’occasion dérogé à une règle, celle du vouvoiement adopté lors des retranscriptions d’interview. Avec Gilles cela aurait sonné faux.
Jean-Paul Orjebin
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Classic Courses – Jean-Paul Orjebin : Pourquoi le jeune Gilles Dupré a décidé de devenir journaliste auto ?
Gilles Dupré – Jusqu’à l’âge de 18 ans je ne savais rien de l’automobile. Quand j’ai pris des leçons de conduite, mon père m’ayant croisé durant un de mes cours me demanda si c’était le moniteur qui m’avait conseillé de mettre mes deux mains en haut du volant plutôt qu’à 10h10, c’est dire si j’étais loin des toutes premières notions de pilotage.
Nous avions de la famille à Vichy, nous nous y rendions plusieurs fois par an, venant de Paris par la N7. Un peu après Nevers, je voyais à chaque fois le panneau Motor Stadium Jean Berha. Un jour par hasard, ce devait être en 1966, j’ai demandé à ma mère de nous y arrêter.
A cette époque, on entrait sur le circuit sans difficultés. Je suis tombé sur Tico Martini et Richard Knight qui donnaient un cours aux élèves pilotes sur la courte ligne droite. J’ai su plus tard que le stage concernait le maniement de la boite à crabots et le talon pointe sur Lotus 18 et Merlyn. Ce jour-là j’ai été fasciné, je ne sais pas si c’est par les roues découvertes ou par le bruit des moteurs mais à ce moment ma vie a changé. J’ai acheté mon premier journal automobile, l’Auto-Journal puis Sport-Auto, j’ai commencé à aller voir des courses et décidé de construire mes propres voitures de course.
Je faisais à l’Ecole Supérieure du Laboratoire. Des études qui m’emmerdaient profondément alors je me suis présenté à l’ESTACA [ Ndr : ESTACA : École supérieure des techniques aéronautiques et de construction automobile, ETACA à l’époque de Gilles Dupré. Jean-Louis Marnat, Jean-Pierre Beltoise, Michel Tetu, Fred Vasseur, Laurent Mekies entre autres ont fréquentés cette école.] Ils m’ont admis en 2ème année parce que j’avais déjà fait en cancre Math sup et Math spé. J’ai aussi fait l’Ecole de pilotage Winfield avec comme moniteurs Tico Martini et les frères Knight.
CC – JPO : Toujours pas de journalisme à l’horizon ?
Gilles Dupré – En 1971, Jean Thieffry, le patron du magazine Virage, allait se trouver pour cause de service militaire privé de son bras droit, Pierre Dieudonné, il cherchait donc un collaborateur, avant tout essayeur mais aussi ingénieur afin d’analyser les voitures d’une manière technique. Il s’est adressé à l’ESTACA et a vu une dizaine de bons élèves, les premiers de la classe, dont je n’étais pas. Par hasard, j’apprends cette opération de recrutement et je saute sur l’occasion pour le rencontrer.
Pas dans l’idée d’être embauché, j’attendais impatiemment la fin du cursus pour démarrer la construction de mes voitures. Je souhaitais le rencontrer comme fan des revues automobiles et de Virage en particulier. Je venais de faire l’Ecole Winfield, je voulais connaitre son avis, on a passé deux heures à discuter auto, passionnément. Trois semaines après Thieffry me téléphone, il n’avait pas trouvé son collaborateur parmi mes collègues, c’était moi qu’il souhaitait embaucher. J’ai refusé très cordialement lui rappelant mon projet d’être constructeur.
Trois mois après il me rappelle, me dit Dieudonné part dans quinze jours, je suis dans l’embarras. Pour payer mes études, j’étais livreur, je donnais des leçons de guitare, de piano, de math alors j’ai pensé, qu’avoir un métier le jour dans le milieu automobile et pouvoir construire mes voitures la nuit cela pouvait être un bon plan et je lui ai donné mon accord. Je ne savais pas que travailler avec Thieffry c’était 24h par jour. Durant cette période j’ai refait une école de pilotage, au Paul Ricard cette fois, ça devait être en 72. C’est facile de vérifier, un des élèves s’appelait Didier Pironi et le moniteur était Patrick Tambay [Ndr : Patrick Tambay, après avoir été Volant Elf en 1971 était effectivement moniteur au Ricard en 1972. Ceci est confirmé dans l’excellent livre Patrick Tambay Pilote & Gentleman de José Valli ]
CC JPO : Voilà comment de manière invraisemblable tu deviens journaliste, mais qui donc t’apprend ce métier ?
Gilles Dupré – Personne, si j’ai réussi à faire mon trou, c’est parce que j’ai travaillé énormément, jour et nuit plus la passion pour l’automobile. Mais Thieffry m’a évidemment influencé. C’était un fou furieux, malade de l’automobile et des courses. Il n’en a fait qu’une seule, sur une Lotus Elan durant laquelle il s’est sorti méchamment et a passé deux ans d’hôpital. Sa femme lui a dit, tu vas faire une activité plus calme, un journal.
Il n’était ni journaliste, ni éditeur, ni photographe encore moins pilote, je ne te dis pas le nombre de voitures qu’il a pliées en essais. Mais il était très bon pour synchroniser tout ça, un goût certain et l’art de trouver des talents. Virage était renommé pour la qualité de sa maquette et des photos, il a découvert des tas de photographes sans piocher dans les connus de la profession.
On faisait le journal à deux, Thieffry et moi. Les bureaux étaient au coin du Boulevard Montparnasse et de la rue du Cherche Midi, au-dessus d’un bistro, Au Chien qui Fume, qui appartenait aux parents de sa femme, l’argent de Virage était celui du bistro. Il y avait, en plus de nous deux, une secrétaire a temps très partiel basée à Bruxelles et un type au talent remarquable, un copain d’enfance de Thieffry , Alex Piéron, à la fois comptable et maquettiste. On lui devait cette maquette à la fois sophistiquée et moderne qui a fait une des caractéristiques de Virage.
CC – JPO : Parles-nous des numéros « Spécial Italie »
Gilles Dupré – Pour le « Spécial Italie », nous partions en voiture avec Thieffry, sa femme, j’étais derrière avec leur chien. Il me connaissait bien ce sacré toutou parce que le matin avant d’arriver au bureau, je commençais par aller acheter la viande du chien, c’était la famille.
L’entregent de Thieffry faisait que nous étions accueillis partout chaleureusement. A Maranello les bras ouverts par Franco Gozzi, par Forghieri et à peine arrivés, nous étions dans le bureau de Ferrari, il faut imaginer l’émotion d’un jeune journaliste comme je l’étais, reçu dans le bureau du Commendatore.
Chez Maserati, chez Lamborghini, c’était la même chose
J’avais pour le « Spécial Italie » inventé une rubrique : La Grande Trêve de Modène, c’était pour ne pas dire que c’était un comparatif. Ferrari, De Tomaso, Lamborghini, Maserati, tout ça à 250 km/h sur l’autoroute de Bologne, les essayeurs se tiraient la bourre entre eux. Bertocchi qui était passé de Maserati à De Tomaso, très perfectionniste à côté de moi, était capable de faire des réglages moteurs pendant l’essai considérant qu’il y avait une petite ratée d’allumage, il fallait faire un réglage au bord de la route pour que le chrono soit validé, infernal !
Les carabiniers à l’époque, avec une plaque Prova, tu pouvais les doubler à 270 sur l’Autoroute, tu leur faisais un signe amical auquel ils répondaient par un autre tout aussi aimable.
Je m’entendais très bien avec le père Thieffry mais pas du tout avec sa femme qui se mêlait de tout sous prétexte qu’elle était la propriétaire et avait le fric. Je suis parti avant la fin, Thieffry tout seul a réussi à faire un numéro mais qui est sorti avec un mois de retard, plus la crise énergétique, Sport Auto a repris le titre pour quelques francs symboliques, c’était la fin.
CC – JPO : Le début de constructeur à temps plein.
Gilles Dupré – C’est ce que je pensais, d’ailleurs j’avais refusé la proposition de Jean-Paul Thevenet de L’Automobile Magazine, seulement accepté une petite pige technique que m’avait demandée Pagani pour Echappement. J’allais enfin avoir du temps pour fabriquer mes voitures. [ Ndr : RACES : Red Ace Cars Engineering Services ]
CC – JPO : Mais cela ne s’est pas passé comme tu l’imaginais.
Gilles Dupré – Très vite Pagani m’a demandé de plus en plus de papiers et d’essais, je me suis fait bouffer une nouvelle fois. Je n’étais pas très à l’aise à Echappement alors quand Moity qui faisait Scratch a lancé Auto hebdo, il m’a sollicité et j’ai commencé au numéro 4 par l’essai de la Fiat 131 Abarth. Pagani pique une grosse colère et interdit à Moity que je signe de mon nom, c’est pourquoi dans les sommaires suivants, les essais sont faits par un pseudo, Races qui est le nom de mes voitures . Mon vrai nom a réapparu seulement au numéro 17, Pagani s’était calmé.
Je deviens vite le bras droit de Moity, rédacteur en chef adjoint de l’Hebdo avec la responsabilité de la rubrique essais.
Auto hebdo est une expérience extraordinaire, faire un hebdo, c’est une bagarre permanente, il faut travailler sur six numéros à la fois entre le premier contact pour un sujet et le bouclage. Les réunions de rédaction le jeudi matin avec Hommell, Lips, Van Vliet, Strebelle étaient des grands moments de créations.
CC – JPO : Soyons francs, comme journaliste-essayeur, tu avais la réputation d’être « mauvais coucheur »
Gilles Dupré – Je vois bien derrière ta question, le personnage caricatural que tu veux me coller. Non, avant de faire part d’un avis trop négatif sur une auto, je voulais connaitre le point de vue du constructeur, une forme de droit de réponse que je publiais le cas échéant, l’idée n’était pas de faire le malin ni de rouspéter sans raisons. Chez Hommell il y a une caractéristique, la liberté d’expression, la plupart des jeudis, à la suite d’essais, il y avait un budget pub qui était coupé. Un exemple récent, quand Alpine est revenu en Endurance avec une ORECA 04, j’avais écrit qu’elle était peinturlurée en Bleu Alpine mais que c’était une ORECA.
Sur les LMP2 on n’avait pas le droit de changer ne serait-ce qu’une rondelle, j’ai osé dire que ce n’était pas une Alpine, résultat Renault nous a retiré le budget pub. Réaction d’Hommel, ne t’inquiètes pas Gilles : « On a peut-être perdu un annonceur mais on a gagné des lecteurs ». Il a toujours fait attention à ce que les entrées d’argent d’un journal soient supérieures par les lecteurs que par la pub, avec son bon sens paysan il sait qu’en cas de crise la première chose que l’on coupe, c’est la pub.
CC – JPO : Avec Etienne Moity cela devait être chaud parfois.
Gilles Dupré – J’avais un respect sans borne pour Moity. Sans être ami intime, nous étions très copains, il connaissait tout de l’automobile, d’une compétence extraordinaire. Mais c’est aussi une caricature d’homme, tu l’entends gueuler avant même de franchir la porte, un moment ça a déraillé entre nous sans que l’on sache très bien pourquoi, à tel point qu’a un moment je me suis barré, fâché avec Moity mais pas avec Hommell.
CC – JPO : Enfin constructeur !
Gilles Dupré – Pas encore pour cette fois, André Costa me fait entrer dans le groupe L’Auto-Journal à destination de Sport-Auto, un peu comme le loup dans la bergerie et je me retrouve avec Crombac et Rosinski…un vrai bonheur. Sport Auto avait perdu du tirage à cause d’Auto hebdo, il fallait récupérer du lectorat. Là encore il fallait bosser dur, à 6 h du matin j’étais sur le pont, faut dire que Crombac malgré tout le respect que j’ai pour lui, il n’en foutait pas lourd, à part téléphoner à ses copains en Angleterre.
Un jour, tout début 1990, la secrétaire me passe quelqu’un au téléphone, discrètement il s’était présenté par son prénom, Michel. C’était Hommell qui souhaite me voir et me donne rendez-vous avec Quesnel à la Rhumerie, Boulevard St Germain. Ils me proposent de revenir, j’étais un peu fatigué du Groupe L’Auto-Journal, j’ai dit oui tout de suite, on s’est tapé dans la main, on n’a même pas parlé salaire.
Le second rendez-vous « secret » était avec Quesnel quelques jours plus tard en février, au restaurant La Calèche rue de Lille pour établir un plan de travail éditorial. Ce jour-là à une table voisine, Hommell déjeunait avec Jean-Charles Redélé pour organiser sa collection. A la fin du déjeuner Jean-Charles s’en va, Quesnel allait retourner au bureau préparer mon arrivée quand Michel vient s’assoir avec nous et dit « ce que ce serait chouette de construire une Berlinette ». Il ne le savait pas, mais moi cela faisait dix ans que j’avais ce projet en tête, alors avec beaucoup d’humilité je lui ai dit : « Si tu veux, je suis prêt »
Cette proposition va bousculer la vie de Gilles qui va cumuler pendant un moment le métier de journaliste et celui de constructeur. L’entretien avec Gilles sur cette période on ne peut plus excitante sera bientôt sur Classic Courses.
A suivre …







