F1 1973 : les goûts et les couleurs

Les miniatures que l’on collectionne sont une façon de représenter l’histoire du sport automobile. Mais l’environnement qu’on leur donne dans une vitrine peut aussi permettre d’y revenir par des chemins détournés et sous l’angle de l’anecdote. C’est ce à quoi je vous invite pour la saison 1973 de Formule 1.

Olivier Favre

Modéliste

F1 1973. Certains ici le savent, je suis un collectionneur modéliste depuis près de 40 ans. A l’origine spécialisé dans les sport-protos et GT, je me suis diversifié ensuite, sans doute trop. C’est ainsi que j’ai aussi rassemblé des F1 en me limitant néanmoins à la période 1970-75. Mais le champ était encore trop large et je l’ai donc réduit à une seule année : je ne collectionne plus que les F1 de la saison 1973. Le but est donc de reproduire une grille de départ-type de cette année-là au 1/43. Comme on peut le voir ci-dessous, l’affaire est bien avancée.

F1 73-6

F1 73-2

En parallèle des miniatures elles-mêmes, j’agrémente la vitrine qui leur est consacrée avec des pièces d’ « automobilia » liées à cette saison de Grands Prix : autocollants, billets d’entrée, dépliants, programmes. C’est ainsi que j’ai récemment acquis le programme du Grand Prix d’Autriche 1973. Il m’a paru intéressant d’en parler ici car il se distingue des trois autres que j’ai – Monaco, Grande-Bretagne et Allemagne – par plusieurs caractéristiques.

D’abord par son format supérieur et son épaisseur (80 pages). On sent que les Autrichiens ont voulu « faire sérieux ». Habituellement destiné à être plié, froissé, annoté puis jeté une fois la course passée, ce type de publication est en général « léger » : quelques pages de petit format. Alors que là nous sommes en présence d’un opuscule impossible à glisser dans une poche et qu’on est tenté de conserver en souvenir. Et c’est heureux pour le collectionneur qui s’y intéresse 40 ans plus tard !

De la F1, vraiment ?

Programme-RAutre curiosité, contrairement aux Allemands (« Grosser Preis von Deutschland »), les Autrichiens ont gardé l’appellation d’origine française reprise par les Anglais : « Grand Prix von Österreich ». Enfin, on remarque deux autres marques sur cette couverture : les cigarettes Memphis en haut et l’anti-rouille Dinitrol en bas. Soit deux produits qui n’étaient pas des sponsors réguliers de la F1 en 73 et qui, sauf erreur de ma part, ne figuraient sur aucune carrosserie. Au total, si l’on ajoute à ça que l’inscription « Formel 1 – Weltmeisterschaft » n’est pas particulièrement apparente, on peut dire que la F1 ne saute pas aux yeux sur ce programme.

Passons aux pages intérieures maintenant. Elles contiennent beaucoup de publicité bien sûr. Pas seulement pour des produits automobiles d’ailleurs. On trouve moult annonces relatives à des commerçants et artisans locaux : hôtels-restaurants, bijoutier, caisse d’épargne, boutique de mode, armurier, auto-école, opticien, chauffagiste, boucherie, … Mais aussi, après l’inévitable édito du dirigeant local de la province du Steiermark où se situe le circuit, beaucoup d’infos. D’abord la liste complète de tous les responsables du bon déroulement de la course, depuis les commissaires sportifs (parmi lesquels le bien connu Fritz Huschke von Hanstein) jusqu’au responsable de la presse, de la procédure de départ, du chronométrage, en passant par le téléphoniste en chef et les médecins de course.

Huschke von HansteinEgalement classiques et attendus sont les horaires des trois jours, les conseils de sécurité aux spectateurs, le plan du circuit et les listes des engagés dans les courses du week-end : F1 mais aussi Formule Ford 1600 et Formule V 1300. Des listes où l’on ne trouve quasiment aucun futur nom (un peu) connu, hormis les Néerlandais Michael Bleekemolen et Arie Luyendijk, l’Autrichien Hans Binder et le Suédois Slim Borgudd. Une illustration supplémentaire de l’adage « beaucoup d’appelés mais peu d’élus » …

Mario, pilote fantôme de 1973

Stewart

Mais plus intéressante est la façon dont sont présentés les pilotes de F1. Notons cependant qu’ils n’y sont pas tous et que d’autres au contraire ne devraient pas y être. Ainsi Oliver, Purley, Beuttler et Jarier sont absents. Alors qu’Andretti et Schenken y sont. L’Américain a pourtant fait l’impasse sur cette saison 73 et l’Australien ne disputera que le GP du Canada un mois plus tard. La présence de Watson (qui a débuté à Silverstone) et de Pescarolo (participations épisodiques, en particulier 15 jours plus tôt au Ring) est plus compréhensible. Quant à Adamich, les rédacteurs n’ont semble-t-il pas intégré que sa saison s’était terminée dans le carambolage de Silverstone.Peterson-Hulme-Fitti

Côté mensurations, Arturo Merzario est sans surprise le jockey de la bande avec ses 50 kg, alors que la plupart de ses concurrents pèsent environ une fois et demie plus lourd. Parmi ceux pour lesquels on a l’info, Hulme et Hill sont les deux plus massifs (respectivement 90 et 87 kg), alors que Pescarolo et Peterson sont les plus grands : 1,84 m, juste devant Cevert et son 1,83 m.

Merzario-2

Ginger ale, samba et ski nautique

Les préférences gustatives ensuite. On apprend que la boisson favorite d’Emerson Fittipaldi est le jus d’orange, alors que Niki Lauda préfère le jus de pomme, Tim Schenken le lait et Jacky Ickx le ginger ale. Sans surprise, Beltoise et Cevert sont plutôt amateurs de vin rouge, et plus précisément le Château Haut-Brion 1943 pour le second nommé1 ! Leur plat favori ? De la viande surtout : escalope de veau (Lauda), bifteck (Regazzoni, Fittipaldi, Hulme), canard rôti (Cevert), foie de poulet (Ickx), côtelettes d’agneau (Hill). Pour Beltoise, c’est tout simplement la cuisine française.

Côté musique, la pop domine dans les préférences et il n’y a guère de surprises chez Stewart (Beatles), Fittipaldi (samba), Cevert (classique et en particulier Beethoven). Quant à Beltoise et Hailwood, ils sont amateurs de jazz et Lauda aime « Rita Franklin » (qui doit être Aretha Franklin). Pour Ickx et Andretti, c’est selon l’humeur.

Stewart-tir

En guise de loisirs, les pilotes entretiennent leur forme en pratiquant de nombreux sports : le ski, alpin (Beltoise, Cevert, Lauda) ou nautique (Fittipaldi, Hulme, Amon, Revson), la chasse, la pêche et le golf (Stewart, sans surprise), la moto (Ickx), l’aviation (Hill), la natation et le tennis (Rega), … Mais certains font aussi de la musique (piano et guitare pour Hailwood) ou regardent la télé (Hulme).

Ce qu’ils aiment avant tout ? Là encore, pas de surprises : Cevert-Andress

  • Stewart : le sens de l’humour
  • Cevert : les belles femmes
  • Fittipaldi : les plages brésiliennes
  • Ickx : la liberté
  • Beltoise et Regazzoni : la vie de famille
  • Hill : un bon coup au golf
  • Pescarolo : la nature

Et qu’est-ce qui les énerve, les met en colère ? Qu’on s’immisce dans sa vie privée (Hill), les conflits raciaux (Fittipaldi), les gens qui se prennent trop au sérieux (Cevert), les gens malhonnêtes (Beltoise), l’intolérance (Ickx), ceux qui roulent à gauche sur l’autoroute (Regazzoni), finir deuxième (Andretti), voyager (Hailwood, un peu gênant pour un pilote de F1). Pour Lauda, avant même d’intégrer la Scuderia Ferrari, ce sont les intrigues, déjà ! Quant à Tim Schenken et Henri Pescarolo, ils sont en complète opposition : rien n’énerve l’Australien, alors que beaucoup de choses font sortir Pesca de ses gonds. Et Peterson, lui, déteste les voitures sous-vireuses !

Et leurs voitures?

Enfin, les voitures que les pilotes conduisent à la ville vont du plus simple (Austin 1100 Estate pour Hulme, Mini Cooper et Ford Zephyr pour Hill) au plus ostentatoire (Ferrari GTC pour Ickx, Daytona pour Andretti, Dino pour Rega). Ou original : une Citroën SM pour Mike Hailwood, qui était décidément francophile : il appréciait la cuisine française et son pays préféré était la France (avec l’Afrique du Sud). Stewart, Cevert et Schenken conduisent des Ford, pour les deux premiers nommés c’était contractuel. Quant à Pescarolo, il est censé disposer du coupé Peugeot de son père !

Hailwood et Lauda en 1973 - © Ian Dawson
Hailwood et Lauda en 1973 – © Ian Dawson

Voilà pour les goûts et préférences de ces messieurs. Bien entendu, le spectateur peut aussi compléter ce fascicule en inscrivant la liste des engagés réelle et la grille de départ. S’il est très attentif (et ultra rapide), il a même la possibilité de renseigner son propre tour par tour. Et, prenant de la hauteur, les dernières pages du programme l’invitent à essayer le parachutisme au départ de l’aéroport de Graz et à guetter les apparitions des deux avions de voltige aérienne qui viendront meubler les temps morts sur la piste.Quant au « fanatique » d’aujourd’hui qui souhaiterait se remémorer cette course qui vit la B3 Forghieri effectuer sa première sortie et Fittipaldi perdre l’essentiel de ses espoirs de conserver son titre, il peut la revoir intégralement ici :

Photos : © DR

Note

1 – Ce Château Haut-Brion 1943 donne une idée de la manière dont les concepteurs du programme sont allés chercher leurs informations. En 1970 François Cevert tenait une chronique régulière dans Sport-Auto. Et qu’y raconte-t-il dans le n° 105 d’octobre ? Qu’au lendemain du GP de France il s’est rendu avec d’autres collègues pilotes chez Pierre Bardinon au Mas du Clos. Et qu’il y a passé l’après-midi du lundi au bord de la piscine, « pour y digérer un assez sensationnel Château Haut-Brion 1943. » Merci à Pierre de m’avoir rappelé cette chronique et ainsi permis de faire ce lien !

Olivier Favre

Olivier a collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui lui ont permis de garder le contact, précieux, avec le papier. Et enfin Olivier contribue activement à Classic Courses depuis 2012.

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14 pensées sur “F1 1973 : les goûts et les couleurs

  • Ce qui me surprend avant tout, c’est que, en couverture de ce programme de ‘Grand Prix’, on y trouve une voiture de Formule 2. Conduite certes par Emerson Fittipaldi, vainqueur en Autriche en 72 et en plus champion du monde en titre, mais une Formule 2 tout de même. Même 45 ans après, incompréhensible. Texte agréable à lire au demeurant!

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  • Belle collection, Olivier, qui me replonge dans mes débuts de spectateur de F1, avec une première présence au GP de France. J’ai encore le billet mais mon père ne m’avait pas acheté le programme…dommage ! Excellent choix les années 70-75.
    Étonnant, en effet la Lotus 74 de F2 sur ce programme F1?

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  • Vous avez raison tous les deux : c’est bien une Lotus F2 alias Texaco Star qui illustre le programme. Je l’avais noté dans le texte mais cette partie a inexplicablement disparu à la publication …

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  • Oui la Lotus F2 esr le premier truc qui m’a frappé et j’étais étonné que tu n’y fasses pas allusion.
    Vas-tu reproduire la grille d’un GP particulier ? France par exemple ?
    Enfin j’aime bien dans la vidéo la remise des coupe très aléatoire !

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    • Oui, Marc, l’idéal serait de reproduire la grille d’un Grand Prix précis.
      Mais, sauf à entreprendre des transformations qui demandent du temps, je suis obligé de composer avec les miniatures que les fabricants produisent.
      Et les F1 de 73 qui sortent au fur et à mesure sont tantôt celles de tel Grand Prix, tantôt celles de tel autre, sans autre motivation apparente que le résultat du pilote et, sans doute, l’existence d’une doc photo complète pour la reproduire avec exactitude.
      Je ferai donc une « grille mix » avec quand même un embêtement majeur : ce n’est qu’au GP de Belgique 73 que les F1 ont adopté définitivement un numéro de course valable pour chaque Grand Prix. Ce qui veut dire que pour mes F1 d’avant Zolder (la BRM de Rega, les 3 Shadow), j’ai des numéros qui peuvent être les mêmes que ceux d’autres F1 post-Zolder. Un peu gênant pour une grille-type. Donc, il n’est pas exclu que je modifie ces voitures-là, on verra. Pour l’instant, j’attends les prochaines sorties, notamment les March 731 de Hunt, Purley et Beuttler prévues chez Spark.

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  • merci pour cet article amusant 🙂
    Je note quand même en ayant regardé la vidéo, que certaines courses des 70’s n’étaient finalement pas beaucoup plus palpitantes qu’en 2017 ?! Il ne s’est pas passé grand chose en tête de la course, en tout cas de ce qu’a laissé voir la réalisation TV.
    Reste un circuit vraiment dingue, pour courageux, les photographes ou des gens qui traversent la piste en pleine course pour s’approcher de Fittipaldi comme si de rien n’était, Chapman qui revient en piste devant le passage de Stewart pour aller chercher sa casquette, la remise des coupes ahah… quelle autre époque :))

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  • Projet étonnant, pour rappeler la grille de 1973.
    Je t’envie pour la belle collection
    Le Grand Prix d’Autriche est choquant: Chapman entre en piste pour récupérer la casquette, juste devant Stewart. Fittipaldi, dans une interview, parle du travail d’équipe (Lotus n’était pas le champion des pilotes à cause de la …); Stewart est donné le mauvais trophée; la cérémonie de podium commence sans 2ème et 3ème.
    Et pourtant c’est plus beau que jamais!

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  • Heureuse époque ou les F1 n’étaient pas des copiés-collés de la MERCO de l’année d’avant , ou elles avaient des couleurs différentes et facilement identifiables , ou elles faisaient du bruit : V8 et moult V12 , ou il n’ y avait pas de tong sur le cockpit mais de bonnes vibrations à leur passage! Sans doute allaient elles moins vite mais on s’en moque : elles glissaient et pour se doubler n’avaient besoin ni de DRS ni d’arret au stand .
    Un grand merci pour ce rappel .

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  • Je voudrais réagir sur ce qui a été écrit par Emmanuel Lacherie sur le caractère souvent ennuyeux des grands prix d’antan. C’est assez exact, en ce qui concerne le public profane qui regardait les grands prix à la télévision. Il est bien évident que quand Jim Clark ou Jackie Stewart partait en tête, on pouvait s’attendre à ce qu’il ne se passe plus grand-chose pour le restant de la course, sauf peut-être pour les places d’honneur. Malheureusement, le réalisateur avait tendance à ne montrer que la voiture de tête. Cela me rendait furieux : il se passait des choses derrière, et on ne le voyait pas, ou rarement. Souvent mes proches me faisaient la remarque : « mais comment peux-tu t’intéresser à un spectacle aussi ennuyeux ? »
    Mais il y a quelque chose qui existait à l’époque, et qui est devenu rare de nos jours : la casse mécanique. Cela faisait partie intégrante du sport automobile, et cela contribuait fortement à l’incertitude et à l’intérêt de la course. Après tout, si tel pilote prenait la tête et se détachait, c’est peut-être qu’il « tirait trop » sur sa mécanique. Ou parfois, on savait d’avance que sa voiture était fragile, et qu’il y avait des chances pour qu’il ne tienne pas la distance.
    C’est ainsi que pendant un long moment, au Grand Prix d’Allemagne de 1982 à Hockenheim, j’ai espéré que la Brabham de Nelson Piquet qui s’envolait vers la victoire ait un problème mécanique. Il fallait à tout prix que Patrick Tambay gagne cette course, après le terrible accident de Pironi la veille. Il y avait une dramaturgie, et une formidable incertitude.

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    • Entièrement d’accord avec René. Mon commentaire du GP de Chine se voulait aller dans ce sens.

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    • Les Grands Prix d’antan proposaient tout de même plus de spectacle que ceux d’aujourd’hui : lors du Grand Prix d’Allemagne 1982 puisqu’on en cause, nous eûmes droit à une retransmission de course automobile, avec en bonus un round de boxe à l’entracte.

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  • Je me souviens du Grand Prix du Brésil 1973, trés annoyant, lequel j’ai vu a la Curbe Un du Interlagos. Ma soeur faisait du map de la course, tour par tour, ce que permetait a la famille (et a tous autour de nous) de comprendre ce que se paissait a la course. Mais, en realité, il n’était pas anoyant parce que il y etait le risque de problemes mecaniques ou des accidents. Dérier Fittipaldi, notre herós, avec la Lotus noire (la plus belle), il y avait Pace, Wilson Fittipaldi, beaucoup des BRM, Graham Hill et ça Lola. Tout ça faissait de la course trés interessant, comme ce GP autrichien: J’agrée avec monsieur Fiévet.
    La colection de voitures 1973 est la collection parfaite.

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  • Merci pour cette vidéo et pour les anecdotes. Moi aussi je suis resté sensible à 1973, pour moi la dernière année romantique avec Stewart et Hill, ces géants, l’opposition de style entre les Lotus et les Tyrrell, et cette fin dramatique. C’est touchant de voir Cevert dans la vidéo expliquer son abandon (vers la 17’ je crois). Il paraît très mûr et très fit, tout à fait prêt à prendre la relève de Stewart.

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