Au service de Sainte Rita

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Les grands champions ont en général marqué les esprits par leur outrageuse domination sur leurs adversaires du moment. A contrario, une infime part d’entre eux a acquis une gloire immortelle en se battant contre les meilleurs avec des montures notoirement moins affûtées, quitte à sacrifier la densité de leur palmarès personnel. Disparu voilà 60 ans (1), Tazio Nuvolari appartenait à cette engeance. 


Classic COURSES

Il est de l’art du pilotage comme tout le reste : il n’est jamais aussi flamboyant que lorsqu’il doit s’exprimer dans la contrainte et la difficulté. Personne de sensé ne niera que posséder la meilleure voiture soit un avantage décisif et recherché pour conquérir les lauriers de la gloire et se construire un palmarès élogieux. C’est même la mission première de tout champion : il faut avant tout trouver l’écurie proposant la meilleure monture et dans cet exercice, les plus grands ont fait leurs preuves alors que d’autres tout aussi talentueux (ou presque) sont passés à côté de grandes carrières pour n’avoir pas pu, ou pas su, se trouver au bon endroit au bon moment. Et il y a ceux qui, par nécessité ou par choix, ont écrit leur livre d’or avec la furie de leurs batailles homériques contre des oppositions bien plus relevées, et qui demeurent immortels à ce titre dans la mémoire collective. Stirling Moss ou Gilles Villeneuve incarnèrent cet héroïsme, suivant en cela l’exemple lumineux de leur grand aîné, Tazio Nuvolari.

Tazio Nuvolari fut une légende vivante dans les années trente. Bien sûr, il y eut les incontestables champions d’Europe Rudolf Caracciola et Bernd Rosemeyer. Mais leurs triomphes furent quelque part logiques et prévisibles puisqu’ils pilotaient les machines les plus puissantes et les mieux préparées du plateau : hormis les Teutonnes Mercedes et Auto Union, point de salut pour la gloire ! L’Italienne Alfa Romeo tentait de faire le maximum mais ne pouvait guère rivaliser à la régulière. Quant aux autres Maserati, Bugatti ou ERA, elles se contentaient ni plus ni moins de garnir les fonds de grille. Dans cette époque qualifiée d’« ère des titans », il fallait donc absolument se trouver derrière un volant allemand… ou alors s’appeler Nuvolari !

Tazio ne fut jamais aussi bon que lorsqu’il faisait galoper à la cravache tous les chevaux disponibles pour rattraper les grosses cavaleries devant lui. Pour des raisons tant techniques que relationnelles, il fut rarement derrière le bon volant. Mais sa hargne, sa vélocité et son adresse naturelle le firent triompher là où tout le monde le voyait perdu. Plus que la petite tortue offerte par un de ses plus célèbres admirateurs, le poète Gabriele D’Annunzio, Nuvolari aurait tout aussi bien pu accrocher à son éternel polo jaune la figure de Sainte Rita, patronne des causes désespérées. Dans toute la péninsule italienne, Nuvolari était devenu un dieu vivant et pour tous ses adversaires, un pilote des les plus dangereux ! C’est bien pour cette raison qu’en 1935, Achille Varzi et Hans Stuck chez Auto Union firent obstacle en coulisses à la venue du Mantouan dans l’écurie aux anneaux, venue pourtant souhaitée par les dirigeants allemands ! Stuck devait être suffisamment lucide pour savoir que son talent personnel serait vite terni par la maestria de l’Italien et Varzi avait encore en mémoire les défaites que lui infligea Nuvolari lorsqu’ils étaient coéquipiers chez Alfa Romeo. Faute de mieux, Tazio se résigna à continuer de piloter pour la firme milanaise dirigée par Enzo Ferrari (2) et c’est ainsi qu’il administra à tous ses adversaires une terrible leçon de pilotage sur le Nürburgring lors du Grand Prix d’Allemagne de cette année-là, exemple parfait du genre de grâce qu’un pilote peut rendre à Sainte Rita.

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Lorsqu’il prit le départ sur la Nordschleife ce 28 juillet 1935, Nuvolari connaissait parfaitement les données du problème : son Alfa Romeo Tipo B rendait une bonne centaine de chevaux aux Auto Union et aux Mercedes, et ces dernières avaient enlevé toutes les courses majeures de cette première moitié de saison. C’est dire que sans l’aide de circonstances particulières, une victoire ici sur le plus majestueux des circuits n’était même pas envisageable. Mais ces circonstances semblaient justement se présenter à lui : la piste mouillée l’avantagerait et il savait que les voitures allemandes maltraitaient leurs pneumatiques de par leur énorme puissance moteur. Il avait en plus une terrible envie de remettre à leur place tous ces grands pilotes sur leurs glorieuses monoplaces argentées, à commencer par Varzi et Stuck qui tenaient une place particulière dans son jeu de massacre personnel. 

La course de Nuvolari fut ce jour-là véritablement représentative de ce qu’un pilote en état de grâce peut infliger à des rivaux pourtant mieux armés que lui. Ayant réussi à s’accrocher aux basques du leader Caracciola sur sa Mercedes, l’Italien à l’attaque généreuse ne put éviter un tête-à-queue au 2e tour qui le fit rétrograder en 6e position. Sa volonté n’en fut que décuplée et il dépassa un à un tous ses adversaires tout en alignant des tours de qualification sur une piste jamais aussi dangereuse que lorsqu’elle est mouillée. A la stupéfaction générale, c’était lui qui menait la danse sur la seule Alfa Romeo encore en course lorsque les ravitaillements en carburant et pneumatiques intervinrent. Alors que chez Mercedes et Auto union, tout se déroula  parfaitement dans une discipline quasi militaire, chez Alfa on fit étalage de tout ce que la fantaisie et l’improvisation latine pouvait proposer !

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 Dans la précipitation, le levier de la pompe à essence fut cassé et l’on dut transvaser les 200 litres prévus dans des bidons !… Tandis que les pauvres mécaniciens affolés  versaient le carburant à tour de rôle dans le réservoir de l’Alfa sous les ordres frénétiques d’un Nuvolari excédé par tant de malchance, les voitures allemandes passaient une à une devant les stands à pleine vitesse. A cette époque, un ravitaillement classique durait une cinquantaine de secondes. Ce n’est qu’au bout de 2’14’’ (!) que le Mantouan put sauter dans le cockpit de son Alfa et reprendre la course à la 5e place dans une furie à peine descriptible. Les sourires largement entrevus dans le camp germanique durant cet épisode tragi-comique vont pourtant se fissurer tout au long des 11 tours qui restaient à couvrir.

nuvolari,pierre ménard,classic course,classic,course,alfa romeo,achille varzi,manfred von brauchitschTranscendé par l’enjeu et n’ayant plus rien à perdre, Tazio Nuvolari dévora Stuck, Faglioli et Caracciola en quatre tours. Ne restait plus devant lui que Manfred Von Brauchitsch sur sa Mercedes. L’Allemand menait confortablement (1’17’’) mais quand dans les stands Alfred Neubauer vit l’écart entre la Mercedes et l’Alfa Romeo se réduire de façon alarmante à chaque tour, il indiqua le danger à son pilote. Celui-ci remit les gaz et un palpitant duel à distance s’engagea entre la monoplace argentée et la rouge. Mais là se fit toute la différence : Nuvolari parvenait à tourner plus vite que Von Brauchitsch tout en préservant ses Pirelli. Les Continental de la Mercedes commençaient, eux, à donner d’inquiétants signes de fatigue extrême et dans le dernier tour, le pneu arrière gauche de la Mercedes éclata après le Karussell ! Le malheureux Manfred ne put que regarder avec désespoir la fusée rouge le dépasser et dut rouler sur la jante jusqu’à l’arrivée pour obtenir une bien dérisoire 5e place. A la première, un petit homme radieux qui accueillait avec bonheur les félicitations extatiques de son clan et les hourras de la foule qui, malgré un chauvinisme naturel fortement exacerbé par les autorités, n’en demeurait pas moins conquise par la performance exceptionnelle de celui que l’on surnommait « l’as mantouan ». Ceux qui faisaient un peu plus la tronche étaient bien entendu les dignitaires nazis, à commencer par le Korpsführer Adolf Hühnlein, major de la Wehrmacht et responsable de la propagande du régime sur les circuits, qui allait devoir rédiger son rapport à Hitler et expliquer l’inexplicable : comment une voiture italienne sous motorisée avait-elle pu gagner devant huit puissantes voitures du Reich millénaire (3) !

Tazio Nuvolari gagna des dizaines de courses dans toutes les catégories, sur deux puis sur quatre roues. Sa gloire fut chantée par D’Annunzio, puis bien plus tard par Lucio Dalla. Peut-être plus que Caracciola et Rosemeyer, il représentait la quintessence du champion d’avant guerre : valeureux, habile, déterminé, en un mot héroïque. Ses victoires donnèrent lieu à des imageries populaires qui atteignirent des sommets en quelques circonstances. Comme ces fameux Mille Miles 1930 remportées devant son vieil ami Varzi (et coéquipier d’alors chez Alfa Romeo), où le Mantouan en 2e position éteignit ses phares et fonça dans la pénombre pour surprendre un Achille médusé et triompher au petit matin à Brescia. Certains historiens doutèrent pourtant de la totale véracité de cette version à l’écoute de témoignages divergents mais à Brescia en 1930, on fit comme dans l’Ouest américain de John Ford : « Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende ».

 

Pierre Ménard

 

(1) Né à Castel d’Ario près de Mantoue le 16 novembre 1892, Tazio Nuvolari est mort à Mantoue le 11 août 1953.

(2) Nuvolari pilotera pour Auto Union en 1938 et 39 (après un petit test au GP d’Italie 1937), mais la Type D de cette période sera très inférieure aux Mercedes W154. Il n’empêche : ce diable de pilote réussira à gagner trois Grand Prix majeurs durant ces deux saisons.

(3) La conscience de leur indiscutable supériorité avait dispensé les organisateurs allemands de se munir d’un enregistrement de l’hymne italien pour le podium. Mais le rusé Nuvolari avait toujours avec lui un 78 tours de « La marche Royale », l’hymne italien d’alors. Il partit le chercher dans sa valise et le tendit avec un large sourire aux officiels nazis.

 

Crédits photographiques :

1- Nuvolari dans son Alfa Romeo au Grand Prix d’Allemagne 1935 © LAT Photographic

2- Départ du Grand Prix (Nuvolari est entre les deux Mercedes en première ligne) © LAT Photographic

3- L’Alfa Romeo Tipo B  de Nuvolari déboule le long de la tribune du Sporthotel © LAT Photographic

4- Nuvolari vainqueur et le salut nazi obligatoire  © DR

6 pensées sur “Au service de Sainte Rita

  • Tazio Nuvolari : un champion dont l’histoire et le charisme dépassent le cadre du sport automobile. Définitivement « un grand homme » !

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  • Cette course si bien décrite par Pierre Ménard est la plus emblématique des exploits de Nuvolari.Mais il y en eut beaucoup d’autres et pour Enzo Ferrari il faisait partie des pilotes d’exception,comme Gilles Villeneuve, qui par leur talent,leur témérité repoussaient les limites et faisaient vibrer les foules.Si Sainte Rita l’accompagnait,Saint Christophe veillait sur lui car il mourut dans son lit de maladie.L’excellent livre de Cesare de Agostini retrace la carrière de ce pilote de légende.

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  • Un régal votre article, M. Ménard !

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  • Belle épopée très bien racontée. Et qui fait immédiatement penser au Nürburgring 67 où un certain Jacky Ickx en étonna plus d’un au volant de sa modeste Matra F2 de l’écurie Ken Tyrrell.

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  • La belle histoire de Tazio Nuvolari conté par Pierre Ménard, auquel je joins cette video.

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