Gilles Villeneuve – Le brelan maître de 1976

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Il y a 40 ans le petit prince est tombé de son fil et des milliers de gens ont pris le deuil de par le monde. La perte fut particulièrement douloureuse pour trois hommes, qui avaient noué avec leur ami Gilles un lien indéfectible. Au point qu’il perdura après le 8 mai 1982.

Olivier Favre 

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Villeneuve vainqueur à Halifax

1975 : avec sa monoplace en remorque, Gilles Villeneuve, un jeune Québécois accompagné de sa femme et de ses deux jeunes enfants promène son campement de fortune sur les circuits canadiens, pour sa deuxième saison de Formule Atlantic. Financièrement bien moins armé que ses adversaires, il « mécanique » lui-même. E il ne peut compter que sur son talent (souvent) et sur les circonstances (parfois) pour se faire remarquer. Il y parvient en plusieurs occasions. Notamment le 31 août à Trois-Rivières où il tient tête aux vedettes européennes de la F1 (Jarier, Depailler, Brambilla) invitées pour l’occasion (1).

Gilles Villeneuve
Interview impromptue devant la caravane des Villeneuve – © DR

Ces performances lui permettent de nouer des contacts intéressants avec plusieurs écuries. L’objectif étant de pouvoir se concentrer sur ce qu’il fait de mieux : piloter et uniquement piloter. De fait, cette saison 76 va s’avérer capitale pour la suite de la carrière de Gilles Villeneuve. Par ses résultats et aussi par les liens forts qu’il va nouer avec trois personnages-clés de son ascension. Trois hommes de nationalités différentes et d’horizons divers, qui n’étaient pas destinés à se connaître et dont le principal point commun fut et restera le funambule québécois.

Wardell, l’envoyé de March

Par ordre d’entrée en scène, commençons par Ray Wardell. Cet Anglais n’est pas un inconnu dans le milieu de la course en 1976. Il a débuté comme mécanicien de Derek Bell. Puis il a été des pionniers de l’aventure March, comme mécano de Peterson (F3-1969) et Siffert (F1-1970). Mais Wardell est un gars sensible et cette intime proximité avec des hommes qui pouvaient se tuer sous ses yeux l’a incité à prendre un peu de recul. Il est donc devenu team-manager, notamment en F2 pour March. Puis, l’Amérique du Nord devenant un marché important pour le constructeur de Bicester, Mosley et Herd l’ont délégué outre-Atlantique pour s’occuper des voitures de leurs clients. Pour 1976, Wardell franchit encore un pas : il devient le team-manager de l’Ecurie Canada, qui disposera de deux March 76B pour Gilles Villeneuve dans les deux championnats de Formule Atlantic, l’américain et le canadien.

Ray Wardell
Ray Wardell avec Joann et Gilles – © Marc Sproule

Cette voiture verte aura comme commanditaire le fabricant de motoneiges Skiroule pour le compte duquel Villeneuve empile les victoires pendant l’hiver. Wardell et Villeneuve s’étaient croisés à Trois-Rivières en 1975. Le premier nommé s’occupait des voitures confiées aux guest-stars de la F1. Et tous deux avaient eu un bon feeling l’un envers l’autre. Au point que la perspective de travailler ensemble fut décisive pour les deux hommes dans leur choix d’écurie pour 1976. Ils vont vite avoir confirmation de la justesse de leur choix. Etablissant rapidement une exceptionnelle relation technique, ils empilent les victoires au printemps 76 : quatre lors des quatre premières courses !

Gilles Villeneuve
Gilles, Joann et Jacques Villeneuve (c) DR

Lane, le Californien

Mais tout n’est pas rose au sein de l’Ecurie Canada. Malgré ses excellents résultats sportifs, cette petite structure est financièrement très fragile. Le budget alloué par Skiroule n’a rien de mirobolant. Villeneuve doit se battre pour convaincre le patron du team Kris Harrison de lâcher quelques dollars de plus pour du matériel ou des séances d’essais. Pire encore, en proie à de graves difficultés, le fabricant de motoneiges réduit encore son appui. De sorte qu’au début de l’été l’Ecurie Canada n’est pas sûre de pouvoir s’aligner à la course suivante, à Saint-Jovite.

C’est là qu’intervient le deuxième personnage-clé de cette saison 76. Il est californien et s’appelle John Lane. Passionné de courses, il est apparu dans le stand de l’Ecurie Canada début mai lors des deux courses californiennes (Laguna Seca, Ontario) brillamment remportées par Gilles Villeneuve. Lane a quasiment le même âge que le prodige québécois et entre les deux hommes le courant est passé immédiatement. A tel point que Lane, alors en train de déménager sur la côte Est, décide de faire un break. Sur le modèle de son « chum », il achète une caravane et part avec femme, enfants et chiens accompagner l’Ecurie Canada sur les circuits pour la suite de la saison. Cette vie de bohème partagée renforce les liens. Lane est donc particulièrement sensible à l’impasse financière dans laquelle se trouve son ami. Et comme il est financièrement à l’aise, il allonge les dollars. L’Ecurie Canada reprend la route et Gilles remporte haut la main l’épreuve de Saint-Jovite.

St Jovite 1976
Le départ à St Jovite – © DR

Parent, un second père pour Gilles Villeneuve

Mais le baromètre n’est toujours pas au beau fixe. Juste après Saint-Jovite, l’écurie retombe dans les affres financières : Skiroule est en faillite ! Cette fois, l’heure est grave : l’équipe n’a plus un sou vaillant. Il faut absolument trouver 5 000 dollars, sinon la saison risque de s’arrêter là. Le sauveur sera le troisième homme de notre histoire. Il est québécois et s’appelle Gaston Parent. Cet homme d’affaires de Montréal ne connaît rien à la course, mais une semaine avant l’épreuve de Halifax prévue le 8 août, il accepte de recevoir ce jeune pilote qu’on lui a recommandé. Et il est fasciné par ce mélange de sincérité désarmante et d’extrême assurance. Manifestement, ce petit bonhomme à l’allure encore adolescente sort du commun. Banco, il vire les 5 000 dollars sur le compte de l’écurie. Et Villeneuve gagne à Halifax, empochant ainsi le titre canadien de Formule Atlantic.

Halifax 1976 - Gilles Villeneuve
A Halifax la March est devenue blanche et simplement décorée d’une fleur de lys, le logo de la province de Québec qu’une des sociétés de Parent avait réalisé quelques années auparavant – © DR

Gaston Parent n’en restera pas là. D’une part, il remettra au pot les 12 000 dollars dont l’équipe a besoin pour finir la saison. C’est ainsi que Villeneuve pourra également s’adjuger le titre américain (2) et gagner la course de Trois-Rivières devant les vedettes de la F1. En particulier un James Hunt ébahi par ce jeune équilibriste et qui ne manquera pas d’en dire du bien à son boss, Teddy Mayer. D’autre part et surtout, soucieux de récupérer sa mise, Parent se propose d’être désormais le « gérant » (manager) de Villeneuve. C’est à ce titre qu‘il l’accompagnera un an plus tard en Italie pour discuter contrat dans le bureau d’un vieil homme aux lunettes noires. Au-delà de ces rapports d’affaires, les deux hommes vont nouer une relation unique, quasi filiale.

Fidèles pour toujours à Gilles Villeneuve

La suite est connue : premier Grand Prix à Silverstone chez McLaren, puis entrée chez Ferrari où Villeneuve va écrire sa légende durant cinq courtes années. Puis arrivent l’affaire d’Imola et, deux semaines plus tard, l’accident de Zolder. Malgré le choc, la sidération, il faut s’occuper d’une femme désemparée et de deux jeunes enfants. Gaston Parent, totalement effondré, ne veut plus voir personne. Mais deux hommes traversent l’Atlantique immédiatement : John Lane et Ray Wardell. Avec Jody Scheckter et sa femme Pam, ils vont d’abord se relayer pour assurer une présence constante auprès de Joann et ses enfants. Puis, quand il faudra s’occuper de la succession, des contrats et autres complications administratives et financières, ils seront encore là, avec un Gaston Parent ayant repris le dessus. Grâce à eux, la petite famille de Gilles ne manquera de rien et ses enfants pourront choisir leur avenir.

Départ à Trois-Rivières en 1976
A Trois-Rivières Villeneuve a trouvé un nouveau sponsor. A côté de lui l’Américain Tom Klausler (Lola), suivi par la March rouge de James Hunt. Au fond (n°7), la Chevron de Patrick Tambay – © DR

Ainsi, au fil de cette année 1976 à la fois triomphale et chaotique, Gilles Villeneuve avait noué des liens indissolubles avec trois personnages que rien ne rassemblait a priori. Si ce n’est Gilles lui-même, un être d’une loyauté telle qu’ils ne pouvaient faire moins que de lui être fidèles pour toujours, y compris après sa mort.

NOTES :

(1) Et aussi à Gimli (Manitoba) le 22 juin : ce jour-là, la pluie diluvienne lui permet d’exprimer ses talents d’équilibriste. Il triomphe depuis la 19e place sur la grille.

(2) Villeneuve décroche le titre américain (IMSA) en gagnant les quatre courses (sur six) auxquelles il participe. Et le titre canadien (Player’s) avec aussi quatre victoires, mais en cinq participations (sur six). Si l’on ajoute la course de Trois-Rivières, hors championnat, cela fait neuf victoires en dix courses de Formule Atlantic !

(*) Malgré tous nos efforts, il n’a pas été possible de trouver sur le Net une photo publiable de John Lane et Gaston Parent. Manifestement, les amis de Gilles Villeneuve savaient rester discrets !

Photo d’ouverture : Villeneuve félicité par le deuxième, Bill Brack, après sa victoire à Halifax – © Allan de la Plante

Pour en savoir davantage :

Gilles Villeneuve – Carrière

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Olivier Favre

Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.

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Pierre Ménard

C’est ce genre d’histoire a priori improbable qui fait toute la magie du sport automobile.

Linas27

Excellente immersion dans l’intimité sportive du début de carrière de Gilles Villeneuve à l’occasion de ce triste anniversaire. Plus d’un lecteur en aura appris à la lecture de cette note d’Olivier Favre.

richard JEGO

Bizarre ce no 69 . Provocation ou innocent hasard ?

ferdinand

Un peu trop court, Mr Cadbury, mais toujours intéressant.

Jean-Paul Orjebin

Merci pour cette note Olivier, c’était un bon angle pour évoquer le souvenir de Gilles Villeneuve.

Albert

Ah Gilles Villeneuve ! Pendant près de cinq saisons, je n’ai eu d’yeux que pour lui .A chaque départ , ignorant tous les autres, je concentrais mon regard sur la position de la rouge 27 .

BLAISE

Merci Olivier pour ce reportage sur Gilles et comme toujours une chose m’a fait sourire, le numéro qu’il utilisait ?