Goodwood Motor Circuit, le 2 juin 1970


In loving memory https://bit.ly/2MbzfHw

Un Ford Transit vert clair, marqué HANLON GARDENING, CHICHESTER, franchit la barrière de Goodwood et prend la direction de Chichester. Il est 11 h 02.

À son volant, Mike Hanlon, dernier d’une lignée de jardiniers qui depuis aussi loin que la mémoire s’en souvienne est au service de ces messieurs les Ducs de Richmond and Gordon. Son arrière-grand-père puis son grand-père exercèrent auprès des septième et huitième ducs du nom en leur domaine de Westhampnett, un petit aérodrome qui deviendrait le circuit de Goodwood en 1948. Mike en est le jardinier officiel.

Quelque chose le tracasse. Non seulement cette satanée cabane de commissaire est encore debout sur la droite de Lavant Straight, malgré les promesses maintes fois réitérées de sa destruction, mais lorsqu’il y passa son tracteur tondeuse derrière, un froid aussi intense qu’inhabituel l’enveloppa, comme si un congélateur géant béait à l’air libre.

Croisant Monsieur le Duc, qu’on appelle familièrement Lord March, il s’est retenu de lui en parler. Il l’aurait pris pour un fou.

Doublé par un bolide conduit par une espèce de fou sur l’étroite A286 qui verdoie entre Cocking et Singleton – une route merveilleusement sortie de Robin des bois, le conducteur d’une Reliant à trois roues met l’index à sa tempe, espérant être capté dans le rétroviseur du fou à la Mercedes 250 S qui file apparemment vers Goodwood, le circuit des tarés. Il est 11 h 23.

Ron Smith, un ancien mécano de Stirling Moss, rêvasse à l’arrière de la lourde berline. Il ne peut chasser de son esprit ce jour – huit ans déjà – qui vit Stirling s’écraser salement contre le talus de St-Mary qui mit un terme à sa carrière.
Ron donne des coups de main à Bruce.

Eoin S. Young a pris place à l’avant de la Mercedes. le rédacteur en chef d’Autocar écoute le conducteur évoquer les avanies que son team a subies à Indy, d’où il est revenu la veille.
Il est question d’un nouveau volant aplati à sa base qu’on adopterait sur les M14 de F1.
Il est 11 h 32 quand Bruce McLaren immobilise la 250 S dans un nuage de gravillons devant le pavillon d’entrée.
Avisant Cary Taylor, un mécano qui bosse sur la nouvelle M8D, il s’enquiert si Pete est arrivé. Pete est le diminutif de Peter Gethin, rappelé en urgence pour remplacer Denny Hulme, grièvement brûlé aux mains à la suite d’un accident aux essais d’Indy.

Il règne effectivement un froid anormal, d’outre-tombe, à l’abri du poste de commissaire dans la ligne droite.
Mike Hanlon ne s’est pas trompé, ce qui navre la Sorcière aux dents vertes, arrivée la veille, embusquée là sans avoir appliqué le protocole de furtivité qu’on lui a enseigné En Bas. Que ça ait toujours l’air d’un accident. Dissiper toujours les marques de son passage. Elle suit le règlement sans barguigner, la Sorcière aux dents vertes.

Le mystérieux dessein que poursuit à travers les âges son Employeur lui échappe.
Pourquoi ce jeune aujourd’hui, si beau, si plein de talents, ce Bruce McLaren ? Son mois de juin s’annonce chargé à la Sorcière. Le 21, il y aura un Anglais, Piers Courage, aux Pays-bas et une semaine après deux jeunes encore, des Frogs, Denis Dayan et Jean-Luc Salomon, à Rouen.

Des stratégies à établir, elle aura à se documenter. Des accidents, toujours, il faut que ça n’ait pas l’air suspect. Et elle aura ce Mike Hanlon à éliminer avant qu’il parle.

Seulement grevé par des alouettes pépiant dans l’azur cinématographique de ce mardi de juin, le silence est soudain déchiré par un grondement qui sourd de plus en plus fort. Un V8 Chevy de 7,6 L. La McLaren Can Am M8D, surnommé « Batmobile », ça lui plait, ça, à la Sorcière aux dents vertes, apparaît en boulet de canon, négocie à 270 Km/h le faux gauche sur Lavant Straight.

Noyée dans un brouillard de glace invisible au-dessus du poste de commissaire, la Sorcière aux dents vertes a repéré la faille : un boulon de fixation du grand capot arrière mal fixé.
Un dernier regard au casque du pilote, c’est bien un casque ouvert, gris foncé, pas celui de ce type qui tourne aussi sur la M8D, Cary Taylor. Son esprit dévisse le boulon.

Le temps se découpe en tranches qui durent des siècles. D’immenses traces de freinage s’imprimeront sur le tarmac pour des jours et des jours.
La Sorcière aux dents vertes se laisse pénétrer par quantité de débris libérés par l’énorme bloc orange qui explose contre le talus en contrebas de la baraque. Elle enregistre le corps de Bruce Mclaren, toujours sanglé, survoler la cabane, atterrir, intact en apparence, cinquante mètres plus loin.

Le champ impeccablement tondu en l’honneur de la venue de Bruce – Monsieur le Duc l’avait exigé -, est rendu au silence de ce juin glorieux. Il est 12 h 22.

En plein bouclage au 14 rue Brunel, José Rosinski a fait demander à un grouillot de lui monter un sec beurre et une bière. Il s’apprête à envoyer les bons à tirer du numéro 54 de Champion à l’imprimeur Paul Dupont.
Europe 1 en sourdine, le carillon du flash d’André Arnaud : Bruce Mclaren vient de trouver la mort en essais privés en Angleterre.
La Champigneulle qu’il avait décapsulée à moitié restera non bue, la vie s’en échappant par bulles tièdes, souillant une lettre de lecteur.
Le fin barbu réagit en journaliste, bloque un A4 sur sa Japy, bricole vite fait un encadré qu’il fera porter à l’imprimeur. Puis et alors seulement il se prend la tête entre les mains.

Ailleurs dans Paris, rue de Lille, devant le Bistrot de Paris, tenu par Michel Oliver, un groupe s’agglutine. On reconnaît Jean-Pierre Beltoise, Jean-Claude Killy, Len Sales, François Guiter, ils font cercle autour de Jackie Stewart, venu en France fêter la sortie de son livre « Plus vite ! ».

L’ambiance passe de la fête au drame quand un quidam leur balance l’info d’une bagnole au stop rue de Beaune/rue de Lille. Ils veulent vérifier. intégrer.

En 1970 l’information va à pied, tributaire d’un téléphone disponible et de la seule radiophonie. Et quand elle se confirme, on ne peut tout simplement pas l’admettre.

Les regards convergent vers Beltoise et Stewart, glacés dans la lumière solaire du printemps. Spa dans douze jours.

Image © Daily Express/Hulton Archive/Getty Images) – avec Bruce McLaren Heritage Centre et McLaren, à Goodwood Motor Circuit.

6
Laisser un commentaire

avatar
  S’abonner  
le plus récent le plus ancien le plus populaire
Notifier de
JP Squadra
Invité
JP Squadra

Très beau texte. Merci

JP Squadra
Invité
JP Squadra

Ce message n’est pas de moi, bien je sois totalement en accord avec cet avis ! Depuis quelques jours il y a un bug dans les commentaires, non ?

richard JEGO
Invité
richard JEGO

ça ressemble plus au taxiway défréchi d’un aéroport abandonné qu’à la piste d’un circuit automobile des années 70 . Et si c’était cet état dégradé qui est à l’origine de la perte de l’aileron AR par très fortes secousses et vibrations ?

Olivier Favre
Membre

Très beau texte avec une résonance particulière pour moi : il me fait penser que la Sorcière aux dents vertes pourrait bien s’être acoquinée avec un certain « Malin » que j’étais allé interroger il y a quelques années : https://www.classiccourses.fr/magazine/entretien-exclusif/

Laurent Riviere
Invité
Laurent Riviere

Si l’information de la mort de Bruce McLaren fut relayée sur les ondes de façon laconique pendant la Coupe du Monde de Football, cet article d’un réalisme circonstancié nous fait revivre avec une tension grandissante l’atmosphère précédant le drame et ses répercussions. La photo illustre bien la lourde ambiance de cette sombre fin de matinée. J’ai quelques documents concernant l’accident de Bruce McLaren, le British Racing Driver’s Club publia le jour même un hommage retraçant sa carrière, un office religieux fut célébré à sa mémoire le mercredi 24 juin à la Cathédrale St Paul de Londres et le 21 juillet… Lire la suite »

Olivier Rogar
Administrateur

Dans la rubrique « Laisser un commentaire » il est mentionné  » Vous êtes connecté en tant que xxx / se déconnecter »
Lorsque vous commentez , vérifiez le nom mentionné. Et si ce n’est pas le vôtre ( apparemment ce qui se passe ces derniers temps, bien qu’on ait changé le module de commentaires), modifiez-le.
Si en revanche vous avez bien mentionné votre nom et qu’un autre nom apparait, merci de nous le signaler.