1929 – Troisième record du monde pour Henry Segrave

Si l’on excepte la marque de René Thomas sur Delage, qui tint seulement six jours en 1924, le record de vitesse sur terre ou LSR (Land Speed Record) semble devenu une propriété anglaise dans les années vingt. En l’espace de six ans, de 1922 à 1928, les Britanniques le font progresser le de 215 à 333 km/h. Mais en avril 1928, les Américains le leur chipent pour à peine 1 km/h : oh, shocking ! Hors de question d’en rester là. Il s’agit de le leur reprendre, qui plus est chez eux, puisque les records ont trouvé leur nouveau terrain d’élection : la plage de Daytona en Floride, qui a supplanté les plages européennes, devenues trop courtes avec l’augmentation des vitesses.

Olivier Favre

Golden Arrow

Henry SegraveHenry Segrave pose pour la postérité – © DR

Dans ce but, l’industrie britannique met au point un engin exprimant toute l’excellence de ses capacités d’ingénierie. Sous la direction de John Samuel Irving, un ancien de chez Sunbeam, on crée un châssis spécial autour d’un moteur W12 Napier Lion conçu pour des avions : 23,9 litres et 925 ch ! Cette puissance est transmise aux roues via deux arbres passant de chaque côté du siège du pilote. Celui-ci dispose d’une boîte à trois vitesses couplée à un embrayage multidisque doté d’une servo-assistance (une innovation qui sera bientôt reprise sur les voitures de série).

Ces solutions techniques permettent de placer le pilote très bas et donc de réduire sensiblement le maître-couple. Mais ce n’est pas tout : capot étroit, museau profilé, roues partiellement carénées et encadrant des pontons de même largeur, … : pour la première fois dans l’histoire du LSR, on se préoccupe vraiment d’appui aérodynamique et de réduction de la surface frontale. Le résultat est esthétiquement convaincant : malgré ses dimensions hors normes (8,39 m de longueur, plus de 4 m d’empattement, mais seulement 1,12 m de hauteur), l’Irving-Napier Special est un engin étonnamment élégant et léger d’apparence. Avec sa carrosserie en aluminium peinte en doré, elle prend vite le surnom de Golden Arrow (Flèche d’Or).

Henry Segrave
La Golden Arrow, première voiture de record vraiment aérodynamique © DR

Le 30 janvier 1929, un transatlantique prend la mer avec à son bord la Golden Arrow ainsi qu’un bateau de course appelé Miss England. C’est le même homme qui entend battre les Américains aussi bien sur terre que sur l’eau. Il s’appelle Henry Segrave et il a 32 ans.

Le soldat Henry Segrave

Quoique d’une allure et d’un maintien très britanniques, Henry O’Neil de Hane Segrave est le produit d’un mélange. En effet, il est né en 1896 à Baltimore (Etats-Unis), d’un père irlandais et d’une mère américaine. C’est en Irlande qu’il passe son enfance, avant d’être envoyé dans le très chic collège d’Eton, près de Londres. Se destinant à une carrière militaire, il se trouve au Royal Academy College de Sandhurst quand la guerre éclate. Envoyé en France comme sous-officier dans un corps d’infanterie, il est blessé à la bataille d’Ypres au printemps 1915.

Henry Segrave
L’allure d’un homme du monde – © DR

De retour chez ses parents en Irlande pour sa convalescence, son père lui offre sa première voiture. Dès lors, il prend goût à la vitesse et ne se voit pas retourner dans les tranchées. Il rejoint donc le Royal Flying Corps début 1916 en tant que pilote de chasse et devient vite Flight Commander. Atteint par le feu ennemi, il s’écrase et se blesse à nouveau sérieusement, à la cheville, au point que l’amputation du pied est un temps envisagée. Dispensé de service actif, il termine la guerre en tant qu’officier de liaison chez l’ambassadeur anglais à Washington.

Premier Anglais vainqueur en Grand Prix

Là-bas Henry Segrave assiste aux victoires de Ralph de Palma, le pilote vedette de l’époque et tout devient clair : il sait désormais ce qu’il fera après la guerre. Une fois l’armistice signé, il s’installe à Londres et se lance dans le commerce de voitures d’occasion. Les affaires étant vite florissantes, il achète en 1920 une des deux Opel du Grand Prix de l’ACF 1914, dernière course disputée avant la guerre. Il peut enfin assouvir sa passion de la vitesse. Engagé à Brooklands contre des grands noms tels Malcolm Campbell ou Henry Birkin, il se montre vite à son avantage.

Henry Segrave
Segrave au temps des Grands Prix © DR

Rassuré sur ses capacités, il se sent capable de courir au plus haut niveau, en Grand Prix, le fin du fin à l’époque. Aussi fait-il le siège de Louis Coatalen chez Sunbeam-Talbot-Darracq. L’ingénieur breton finit par accepter de lui faire faire un essai. Celui-ci étant concluant, il devient pilote d’usine Sunbeam en 1921 aux côtés d’André Boillot, René Thomas et Kenelm Lee Guinness, des « pointures » de l’époque. Son heure de gloire arrive le 2 juillet 1923 quand il gagne le GP de l’ACF à Tours. C’est la première victoire en Grand Prix d’un Anglais sur une voiture anglaise. Segrave remettra ça en 1924 au GP de Saint-Sébastien. Puis il faudra attendre plus de 30 ans et le succès partagé par Moss et Brooks sur Vanwall au GP de Grande-Bretagne 1957.

A l’image de son grand rival Malcolm Campbell, les Grands Prix ne suffisent pas à Henry Segrave, il lui faut encore plus de vitesse. Toujours avec Sunbeam, il s’attaque donc au LSR. Il le bat une première fois en Angleterre en mars 1926 (245 km/h). Puis, un an plus tard à Daytona, il devient le premier homme au-delà de 200 m/h avec la monstrueuse Sunbeam rouge surnommée « The slug » (la limace), la première voiture conçue expressément et uniquement pour le LSR.

Henry Segrave
1927 : Segrave pose devant la « limace » – © DR

Record battu

C’est donc un homme expérimenté qui met en branle les 3,5 tonnes de la Golden Arrow sur le sable de la plage de Daytona en ce matin du 11 mars 1929. Expérimenté mais aussi impatient et confiant. Impatient car cela fait deux semaines qu’il est à Daytona. Mais, après un galop d’essai à 180 m/h quasiment dès son arrivée, le temps s’est gâté et il a dû ronger son frein. Confiant car ce tout premier « run » (la voiture n’avait jamais roulé avant d’être embarquée !) s’est bien passé. Le seul doute réside peut-être dans les pneus : vont-ils tenir ? Oui selon leur fabricant, Dunlop, pour autant qu’on ne dépasse pas 250 mph. Comme l’objectif de Segrave est juste en dessous, à 240 mph, ça devrait aller.

Henry Segrave
La Golden Arrow est accompagnée à son point de départ – © DR

Henry Segrave a 6 km pour atteindre le début du mile mesuré indiqué par de puissantes lumières rouges accrochées en hauteur entre deux grands tréteaux. Il règle sa lunette de visée sur elles et accélère, suivi par des milliers de paires d’yeux (on évoquera le chiffre de 100 000 spectateurs sur tout le parcours). A 80 m/h (129 km/h), il passe la 2e vitesse puis à 160 (258 km/h) la troisième.

Alors qu’il approche de la zone de mesure, la Flèche d’Or saute sur une bosse et Segrave voit arriver sur son pare-brise un filet d’eau bouillante qui réduit sa visibilité. Le choc a brisé une canalisation du système de refroidissement. Segrave branche alors le bac à glace prévu en cas de défaillance de ce type et poursuit sa route. Une fois le mile franchi, il réduit sa vitesse progressivement. Puis, une fois arrivé au terme de la zone de décélération, il apprend son temps : 15 secondes et 55 centièmes sur le mile, soit 231 m/h. S’il accomplit le parcours retour obligatoire dans un temps similaire, le record sera largement battu.

Le temps de faire demi-tour, de changer les quatre roues et de regarnir le bac à glace, Segrave repart. Six minutes seulement se sont écoulées depuis son arrêt. Le retour va se dérouler sans anicroche, malgré le vent de mer qui souffle toujours. Résultat : 15 secondes 57. C’est fait : pour la 3e fois, Henry Segrave détient le record du monde sur terre : 231,446 m/h très exactement, soit 372,459 km/h. Près de 40 km/h de mieux, d’un seul coup !

Place au WSR

Il n’est pas entièrement satisfait cependant : l’objectif des 240 m/h n’est pas atteint et il est persuadé que la Golden Arrow en est capable. La voiture s’est montrée très docile et c’est sans doute le sable très humide qui l’a empêché de faire mieux. Aussi reste-t-il à Daytona, prêt à tenter un nouvel assaut. D’autant que la monstrueuse White-Triplex (3 moteurs de 12 cylindres de 27 litres chacun !) se présente sur la plage de Daytona deux jours après Segrave. C’est elle qui avait dépossédé les Anglais du LSR un an plus tôt. Mais cette tentative se soldera par une tragédie, le pilote et un malheureux caméraman trouvant la mort suite aux embardées de la bête. Refroidi par ce drame, Segrave déclare immédiatement qu’il abandonne le LSR et va maintenant se consacrer au record de vitesse sur l’eau (Water Speed Record – WSR), qu’il s’agit là aussi de reprendre aux Américains. S’il est venu avec Miss England, c’est justement pour se mesurer au détenteur du record, Gar Wood, dans une série de courses au large de la Floride.

Henry Segrave
La monstrueuse White-Triplex au volant de laquelle Lee Bible trouvera la mort – © DR

La fin

A son retour à Londres, Henry Segrave est reçu en héros par le peuple anglais et fait chevalier par le roi. Mais, tout en reprenant ses multiples activités (chef d’entreprise, chroniqueur, conseiller technique pour l’industrie automobile), il est déjà tout entier tendu vers son prochain défi. Rassuré d’avoir tenu la dragée haute à Gar Wood, il veut non seulement battre le record mais avec une marge conséquente, comme il l’a fait avec la Golden Arrow. C’est pourquoi il met en chantier un bateau plus puissant, Miss England II, doté de deux moteurs Rolls-Royce. Il atteindra son objectif le 13 juin 1930 sur le lac Windermere : 98,7 m/h soit 159 km/h. Hélas, frustré d’avoir manqué la barre des 100 miles de si peu, il repartira pour un 3e parcours qui lui sera fatal, ainsi qu’à l’un de ses deux mécaniciens. Néanmoins, comme la Golden Arrow n’a pas encore été battue (elle ne le sera qu’en 1931 par le Bluebird de Malcolm Campbell), Henry Segrave aura été, l’espace de quelques minutes, le premier homme à détenir simultanément les records sur terre et sur l’eau.

Henry Segrave
Miss England II, le bateau du dernier record de Segrave – © DR

Segrave Trophy

A l’initiative de sa femme, Lady Doris, le Royal Automobile Club créera quelques mois plus tard le Segrave Trophy, afin de récompenser des Britanniques ayant montré « un talent, un courage, une initiative exceptionnels, sur terre, sur l’eau ou dans les airs ». Malcolm et Donald Campbell, Stirling Moss, Jackie Stewart, Damon Hill et Lewis Hamilton, parmi beaucoup d’autres, comptent au nombre des récipiendaires.

Les cendres de Sir Henry Segrave furent dispersées sur les terrains de sport du collège d’Eton depuis l’avion qu’il avait dessiné et qui fit son premier vol 15 jours avant sa mort. Quant à la Golden Arrow, c’est peut-être la voiture de record qui a le moins roulé : bien née, elle n’a eu besoin que d’un aller-retour en guise de rodage avant le record et n’a plus jamais roulé depuis ce 11 mars 1929. Ce qui, au total, ne doit pas lui faire plus de 36 miles (58 km) au compteur. Elle se trouve depuis 1958 au National Motor Museum de Beaulieu.

Henry Segrave
Castrol soutenait toutes les tentatives de record anglaises de l’époque – A droite, le Segrave Trophy – © DR

Olivier Favre

Olivier a collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui lui ont permis de garder le contact, précieux, avec le papier. Et enfin Olivier contribue activement à Classic Courses depuis 2012.

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9 pensées sur “1929 – Troisième record du monde pour Henry Segrave

  • Fantastique ce musée de Beaulieu du à Lodr Montaigu , cousin de la Reine !
    Et cette voiture n’est pas la seule des LSR à Beaulieu . Et c’est si facile d’accès : le ferry du HAVRE à Southampton , ou l’avion de CDG à SOU .S.ans les encombrements londoniens .
    Et autour de BEAULIEU , les paysages de la Newforest .
    Idéal pour un grand week end , notamment à l’occasion de l’autojumble de Beaulieu .
    Merci M FAVRE

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  • On peut avoir la plus grande admiration pour ces héros partant volontairement vers l’inconnu au péril de leur vie.
    Les arbres de transmission tiendront ils ? Et les pneus ? Simulation impossible. Essais in vivo… Ça passe. Ou ça casse. Mais dans ce cas pas de salut. Segrave, Campbell, Rosemeyer et combien d autres ont ils contribué ainsi à faire progresser le LSR ?

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  • Histoire de faire un peu de « teasing », je précise que cette note constitue la première d’une série de 10 qui jalonneront l’année 2019 sur Classic Courses. Chacune de ces 10 notes évoquera un événement, un fait marquant d’une « année en 9 », entre 1919 et 2009.

    Aux lecteurs assidus de cogiter et de prendre les paris sur l’événement qui aura été retenu pour chacun de ces millésimes, qui seront traités alternativement et dans le désordre par Pierre Ménard, le boss Olivier Rogar et moi-même.

    Bref, RDV dans un mois environ pour la suite …

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  • Voici ce qui me vient à l’esprit :
    1919 : reprise de GP automobile, avec la victoire de Boillot à la Targa Florio
    1939 : accident mortel de Dick Seaman au GP de Belgique
    1949 : accident mortel de JP Wimille, reprise des 24 heures du Mans après 10 années d’interruption
    1959 : accidents mortels de Mike Hawthorne et de Jean Behra, première victoire d’une voiture à moteur arrière au championnat du Monde de Formule 1
    1969 : accident mortel de Lucien Bianchi aux essais du Mans, victoire d’une Matra (propulsée par un V8 Cosworth) au Championnat du Monde de Formule 1, arrivée des 24 heures du Mans (duel Ickx – Hermann dans le dernier tour)
    1979 : première victoire d’une Renault, et d’un moteur turbo, dans un GP du championnat du Monde de Formule 1
    1989 : arrivée chaotique du GP du Japon (accrochage Prost-Senna et disqualification de Senna)
    1999 : ??
    2009 : ??

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    • Pas mal René, pas mal … Mais on ne traitera pas les accidents mortels.

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  • 1999 : 1ére victoire d’un pilote danois ( kenny brack) à INDY . Au MANS : double salto arrière de la Merco de Dumbreck sur la bosse hélas disparue depuis des Hunaudières .
    2009 : seule victoire au MANS d’un Peugeot diesel 908 .

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    • Kenny Brack est suédois.
      2009 : Brawn F1 champion du monde pour sa première saison !

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  • 1958 pour la 1ère victoire d’un moteur central arrière en CdM.

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