Jean-Marc Andrié par Eric Bhat

Dans la vie, parfois, on a un ennemi intime, qui vous colle aux basques alors qu’on voudrait le bouter au diable, que l’on croise à tous les carrefours, et qui est comme un caillou dans votre chaussure, parce que vous le craignez, quelquefois à raison. Comme Prost vis-à-vis de Senna. Moi, mon « Senna », le frère-jumeau qui me compliquait singulièrement la life, c’était, ce fut, Jean-Marc Andrié.

Eric Bhat

Mon ami Jean-Marc

Je ne sais plus quand il est mort, mais je me souviens qu’il pleuvait à verses au cimetière,  que je pleurais, et que j’étreignais Barbara Rives, fille de Johnny et grande copine. Jean-Marc Andrié, que l’on mettait en terre, lui avait donné des cours de maths, et Barbara n’en menait pas large, elle non plus.

Dans la vie, parfois, on a un ennemi intime, qui vous colle aux basques alors qu’on voudrait le bouter au diable, que l’on croise à tous les carrefours, et qui est comme un caillou dans votre chaussure, parce que vous le craignez, quelquefois à raison. Comme Prost vis-à-vis de Senna. Moi, mon « Senna », le frère-jumeau qui me compliquait singulièrement la life, c’était, ce fut, Jean-Marc Andrié.

Au début, je l’avoue, j’étais très jaloux de lui. Nous avions à peu près le même âge, mais partout, sans du tout le vouloir, et sans même qu’il le sache,  il me grillait la politesse. Son parcours était brillant, quand le mien bredouillait. Il n’y était pour rien, mais je me sentais un sous-Jean-Marc. Il gagnait des rallyes avec Jean Ragnotti, l’un de mes rallyemen préférés, diaboliquement rapide et qui m’avait fait hurler de rire parce qu’il était sorti de la route en pleine épreuve spéciale en saluant du pied ses amis Jean Lerust et Jeff Lehalle, envoyés spéciaux d’Echappement. Mes héros étaient pilotes de course et Jean-Marc Andrié les tutoyait.

Jean-Marc Andrié
Jean Marc Andrié Rallye du Var 1982 @ Bernard Asset

Un monde de différence

Les rallyes remportés par Ragnotti-Andrié, ce n’était pas rien, c’était par exemple le Monte-Carlo et le Tour de Corse, excusez du peu,  qui comptaient alors pour le championnat du monde des rallyes. Moi je suis malade en voiture dès que je lis une ligne. A la Ronde du Quercy, coéquipier itou, mais dans un rallye régional, j’avais la tête à la portière au bout de quelques kilomètres, vous en devinez la cause. Nous avons gagné le groupe 1, uniquement parce que François Vivier connaissait le parcours par cœur.

Tout ceci pour vous dire qu’au même âge, il y avait une vraie différence, et qu’elle n’était carrément pas en ma faveur. J’étais vert, et ma jalousie  allait se nicher dans des endroits pas possibles.  Il faisait rire aux éclats l’immense Johnny Rives, mon maître devant lequel j’étais transi de timidité. C’est bien simple, avec Johnny, j’avais toujours le sentiment de dire une bêtise. J’enrageais même, car Jean-Marc Andrié imitait les singes à la perfection, oui les singes, et ce n’est pas neutre : les singeries étaient en société ma pseudo-spécialité.

Destins croisés

Professionnellement  c’était pire. Quand sortit Auto-Hebdo, Jean-Marc Andrié faisait office de rédacteur en chef adjoint, et j’étais pigiste dans le sud-ouest. Puis un jour j’ai postulé à un remplacement à l’Equipe et  comme par hasard c’est Jean-Marc qui a eu le poste, sous prétexte  que je ne parlais pas assez bien l’anglais – j’étais pourtant bon en anglais à l’école, et voilà la porte que j’ai prise dans les dents.  Ce fut le pompon lorsque j’entrais chez Renault comme attaché de presse de l’équipe de F1 chargé d’harmoniser  infos extérieures et intérieures à la Régie. Gérard Larrousse ne trouva rien de mieux que d’installer Jean-Marc à Renault-Sport en tant qu’attaché de communication interne. On se marchait sur les pieds officiellement si je puis dire. Là, ce n’est plus moi qui fus furieux, c’est Alain Dubois-Dumée, mon chef, qui menaça de démissionner. Gérard Larrousse lâcha du lest, et dès lors ma vie devint plus facile. Mais il avait fallu grogner un peu.

Renversement de situation une poignée d’années plus tard !  La trajectoire de Jean-Marc se fanait quand la mienne connut quelques minutes de félicité. Il tirait la langue, ne s’entendait pas chez Peugeot avec François Chatriot, son pilote, charmant et doué par ailleurs mais qui fit la misère à Jean-Marc parce qu’il mettait un peu trop son nez dans l’organisation.

Amitié

Jean-Marc Andrié
Jean Marc Andrié GP Autriche 1984 @ Bernard Asset

A force d’avoir quitté les rédactions Jean-Marc Andrié avait le bec dans l’eau, je devrais dire la plume, et il vint frapper à ma porte quand je fus nommé directeur de la rédaction de L’Automobile-magazine. Je lui confiais une petite rubrique sur ses expériences en rallye – Xavier Chimits, mon ami d’enfance, qui dirigeait notre rubrique sportive et qui n’était guère passionné par les rallyes, fit la tête : encore des étincelles…

Jean-Marc et moi, nous avions  la trentaine, la vie s’ingéniait à nous mettre face à face, ce qui forgea peu à peu notre amitié. Célibataires l’un et l’autre, assez indifférents à la téloche du dimanche, soir, nous primes l’habitude de diner souvent ensemble au restaurant le dimanche soir. Ses fêlures apparurent. Il y avait eu des drames dans sa famille et il m’en fit la confidence. Il avait fallu que la confiance s’installe. Il est vrai que Jean-Marc verrouillait pas mal.

Ses traits se creusaient, trahissant sa fébrilité, bientôt fatale, voici vingt ans environ.  Dans le cahier ouvert au cimetière j’ai griffonné ma tristesse.

 

Eric Bhat

Je suis tombé dans la marmite à 11 ans en assistant au GP de Pau 1968. Les monoplaces hurlaient dans les rues de la ville, ça sentait bon l’huile de ricin. Beltoise fut époustouflant en F2, de même que Jabouille en F3. J’ai été instantanément subjugué ! J’étais encore au lycée quand les journaux ont publié mes premiers papiers. La passion pour la course automobile ne m’a jamais quitté. Quelque cinquante ans plus tard, mon idylle avec l’encre et le papier se poursuit. Elle n’est pas belle, la vie ? (Jadis rédacteur en chef Grand Prix International, l’Automobile-Magazine, Auto-Plus, Moto-Journal, Auto-live, ex-attaché de presse Renault F1, toujours fan aujourd’hui, lecteur assidu de Classic Courses !)

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20 pensées sur “Jean-Marc Andrié par Eric Bhat

  • Merci, Eric, pour ces confidences, et pour l’hommage rendu à l’amitié.
    Meilleurs voeux pour une année 2019 zen…

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  • Voilà un hommage joliment troussé, merci Eric.
    Et joyeux Noël à tous les habitués de CC.

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  • Bel hommage Éric à votre confrère qui sut être aussi un excellent copilote auprès des meilleurs rallymen français. Ragnotti bien sur mais aussi Oreille, Bugalski, Béguin…
    Quelle triste fin, hélas !
    Mais ne soyez pas si modeste, votre parcours aussi est admirable et je conserve précieusement mes exemplaires des magazines Grand Prix.
    Bonnes fêtes de fin d’année à tous.

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    • Il a mené Yves Loubet au championnat d’Europe des rallyes en 1989, excusez du peu! De plus, c’est aussi le seul co-pilote qu’Alain Prost ait connu, au Rallye du Var en 1982.

      Sa plume, c’était la raison principale pour laquelle je continuais d’acheter L’Automobile-magazine en 1986.

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  • Petite précision : je ne pense pas que notre (très grand) Chef Alain Dubois Dumee ait menacé Gerard Larrousse de démissionner parce que Jean-Marc occupait ce poste mais parce que Gérard avait créé ce poste sans en référer à la Direction de la Communication du Groupe qu’Alain dirigeait de main de maître. Jean-Marc en tant que tel n’était pas spécialement visé me semble-t-il !

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  • Merci et bravo Eric pour ces souvenirs de notre ami Jean-Marc. Il faut aussi ajouter que c’est avec lui que je devais couvrir la premiere saison de Grand prix International en 1979. Nous avions d’ailleurs déjà travaillé ensemble sur le numero 0 lors du Grand Prix de France au Paul Ricard en 78.
    Si je ne me trompe, Jean Marc avait choisi au dernier moment de poursuivre avec Jean Ragnotti en tant que co-pilote pour la saison 79. Du coup tu avais réussi à échapper à tes obligations militaires pour saisir cette opportunité de couvrir intégralement la F1.
    C’est aussi avec Jean-Marc que je m’étais rendu en transports en commun à Vélizy chez Matra pour interviewer Georges Martin pour les débuts d’Autohebdo ou un peu plus tard à Thorigny sur Marne visiter Gerard Welter et l’équipe WM pour Echappement, mes tous premiers reportages commandés.
    Par la suite nos relations étaient devenues aussi amicales avec des moments partagés entre famille Rives ou Marc Tournaire et les rédactions du 7, rue de Lille.
    C’est avec plaisir que je participe à l’illustration de ton témoignage.

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  • Pour notre plus grand regret, la plume d’Eric est devenue rare. Le sourire de Jean Marc, là-haut, ne doit en être que plus éclatant.

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  • L’amitié, la modestie, la sensibilité au service de la compétence… C’est sans doute pour cela que nous te lisons fidèlement depuis si longtemps… Merci de ce touchant et si personnel hommage Éric.

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  • Bravo Eric d’avoir si sensiblement fair revivre notre cher Jean-Marc. Si vivant auprès de nous, si gai. Et pourtant, au fond, tellement triste. Inoubliable et irremplaçable ami. Un petit frère pour moi, un petit frère malicieux, espiègle. Mais si gentil, si attachant.

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  • Je me souviens que sa disparition m’avait ému, c’était férocement injuste.
    Lire ton beau papier, sensible et pudique me touche.
    Merci Eric.

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  • Ca fait plaisir de lire à nouveau la belle plume du Fakir. Et de rappler à notre mémoire le souvenir de Jean-Marc Andrié, trop tôt et trop brutalement disparu.

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  • J’ai eu la chance de partager avec Jean Marc ,20 ans de vie professionnelle intense,inoubliable,et tellement pleine d’émotions……
    Il était talentueux et sincère .
    Au delà de notre collaboration,Jean Marc était un des nôtres ; ce qui nous a permis de bien en profiter,de nous l’approprier un peu.Nous avons partagé de délicieux moments,quelle chance nous avons eue !
    Une belle tranche de vie; mais ses angoisses restaient présentes,et bien trop lourdes à porter.
    Je te remercie de ton bel article, même si l’évocation de Jean Marc nous rend à chaque fois
    « Chagrins »
    Bravo pour ce bel hommage.

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  • Bravo Eric pour ton billet. Il a fait revivre dans ma mémoire le sourire espiègle de Jean-Marc.

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  • Bonne année à tous les lecteurs de Race Course et à tous les potos croisés sur le site. Les groupes se (er)forment ainsi que l’a écrit Eric « riz » Bhat !

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  • Merci pour tous ces commentaires qui me sont allés droit au coeur !

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