Roger Vailland raconte – Les Mille Miglia 1957 – 3/4

« Plus de six cents voitures coururent les Mille Miglia 1957, et leur passage dura la plus grande partie de l’après-midi. Les pilotes faisaient un ultime effort, ayant déjà franchi 1 100 kilomètres et n’étant plus qu’à 300 kilomètres du but. Certains moteurs étaient près d’expirer, toussant dans le freinage, étouffant dans la reprise. Beaucoup de voitures étaient cabossées à l’avant ou à l’arrière, ayant cogné dans les lacets des Abruzzes et de l’Apennin toscan. »

René Fiévet nous fait découvrir les Mille Miglia 1957 telles que Roger Vailland les a vécues pour France Soir. Aujourd’hui, La course vue de l’Hôtel Royal.

Classic Courses

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1ère   partie : A l’Hôtel Royal de Modène
2ème partie : L’accident de Behra
3ème partie : La course, vue de l’Hôtel Royal
4ème partie : Monaco et Le Mans

 

3ème partie : Les Mille Miglia 1957 vues de l’Hôtel Royal

Mille Miglia 1957
Peter Collins photographié par Louis Klemantaski @ Louis Klemantaski

Les voitures qui couraient les Mille Miglia 1957 passaient devant l’hôtel, fonçant vers Brescia, d’où elles étaient parties la nuit précédente, une à une, toutes les minutes de 23 heures à 5 h 3″.

En passant devant l’hôtel, les conducteurs commençaient de rétrograder les vitesses pour prendre le virage à angle droit, trois cents mètres plus loin. Dans le virage, ils accéléraient à fond. Cela faisait des clameurs d’intensité variée, selon la puissance des moteurs.

Plus de six cents voitures coururent cette année les Mille Milles, et leur passage dura la plus grande partie de l’après-midi. Les pilotes faisaient un ultime effort, ayant déjà franchi 1 100 kilomètres et n’étant plus qu’à 300 kilomètres du but. Certains moteurs étaient près d’expirer, toussant dans le freinage, étouffant dans la reprise. Beaucoup de voitures étaient cabossées à l’avant ou à l’arrière, ayant cogné dans les lacets des Abruzzes et de l’Apennin toscan. La radio de quatorze heures avait annoncé que le coureur hollandais Gottgens, second au Grand Prix d’Allemagne 1950, venait de se tuer contre un arbre, à la sortie de Florence.

Mille Miglia 1957
L’autre victime des Mille Miglia 1957 Joseph Gottgens sur sa Triumph TR3 @ DR

Les clients de l’hôtel et les membres de l’Automobile-Club de Modène étaient assis dans des fauteuils de jardin, sur le bord du trottoir, place de choix pour voir les coureurs qui passaient au ras du trottoir, pour prendre le virage, trois cents mètres plus loin. On distinguait en un éclair leur visage. Il suffisait ensuite de pencher la tête pour voir dans quel style l’homme négociait le virage.

Nous étions assis parmi les Modénais, lesquels sont divisés en deux clans qui se querellent tout au long de l’année : les masératistes et les ferraristes. Dès avant le passage des vraies voitures de course (qui partent les dernières de Brescia, entre 5 h 28 et 5 h 37), et tandis que passaient les petites cylindrées, les ferraristes triomphèrent bruyamment.

Moss avait abandonné à deux cents kilomètres du départ, la tige de sa pédale de frein ayant cassé. De tels accidents, apparemment dérisoires, sont fréquents, chaque organe des voitures de compétition étant aminci à l’extrême pour diminuer le poids. Hermann, qui pilotait la nouvelle « douze cylindres », dont Scarlatti n’avait pas voulu, était resté en panne avant Pescara. Une seule des grosses Maserati demeurait en course : celle de Scarlatti. Plusieurs masératistes s’étaient déjà enfuis, sous les sarcasmes des ferraristes.

Mille Miglia 1957
« Une seule des grosses Maserati demeurait en course celle de Scarlatti. » @ DR

On peut constater sur la photo ci-dessus qu’Adolfo Orsi, le propriétaire de Maserati, qui était paraît-il un grand homme d’affaires, avait déjà saisi, 10 ans avant Colin Chapman, les potentialités du mécénat pour le sport automobile.

De temps en temps, nous quittions les deux chœurs adverses pour aller au bar, écouter la radio qui donnait les classements aux postes de contrôle, et pour jeter un coup d’œil sur le grand salon, où les cadets de l’Académie militaire dansaient avec les jeunes filles de Modène. C’était le quatrième dimanche que nous passions à l’Hôtel Royal, mais je n’étais pas encore las, et je ne le serai jamais, de voir les belles Émiliennes s’abandonner aux bras des cadets en grand uniforme noir et rouge. Les Romaines ont des yeux superbes, et les Florentines le regard le plus fier du monde ; mais, rien ne vaut la tendresse du regard d’une Émilienne qui danse dans, les bras de l’homme qu’elle aime.

La radio annonça que Collins venait de passer au col de la Futa, au-dessus de Bologne. Nous regagnâmes les fauteuils blancs, sur le bord du trottoir, pour ne pas rater, le passage des grosses cylindrées. Cordélia était partagée entre des sentiments opposés. Elle est ferrariste, étant pour l’homme de passion contre l’homme d’affaires. Mais elle souhaitait la victoire de Scarlatti, auquel Maserati avait enfin confié une voiture de grand champion. Index et auriculaire pointés vers le sol, elle faisait les cornes pour qu’il ne lui arrive pas d’accident.

La course des bricoleurs

Les petites cylindrées n’en finissaient plus de passer. C’est une des particularités des Mille Milles. Il suffit de payer l’inscription pour y participer.

Toute l’année, dans le monde entier, des tifosi se préparent pour les Mille Milles en bricolant leur voiture de série. Le classement se faisant par catégories, c’est-à-dire en fonction de la cylindrée et de la « préparation » (c’est-à-dire du bricolage avoué), chaque coureur a une chance de gagner dans sa catégorie. Il y eut cette année vingt-cinq catégories, donc vingt-cinq vainqueurs. Les trois premières catégories étaient réservées aux quatre chevaux. En ce sens, les Mille Milles sont une course vraiment populaire.

Il n’est pas une seule petite ville, sur les 1 400 kilomètres du parcours, dont plusieurs habitants ne courent les Mille Milglia 1957. On connaît le mécanicien qui les a aidés à bricoler leur moteur. On leur a donné des conseils. On les a vus s’entraîner le dimanche matin sur les routes du voisinage ou même, à l’heure de la « passegiata » (de la promenade), le long de la Grand-Rue, On s’est quelquefois cotisé pour les aider à transformer leur machine. Le jour de la course, toute la ville est là pour les applaudir.

Mille Miglia 1957
« Il n’est pas une seule petite ville, sur les 1 400 kilomètres du parcours, dont plusieurs habitants ne courent les Mille Milles. » Fiat 1100 @ DR

Collins passa premier des grands (mais il allait casser son pont arrière, un peu plus loin, à Parme). Taruffi, deuxième ; son corps, sur le siège de la Ferrari, oscilla étrangement dans le virage.

— Il est « bambola », dirent joyeusement les derniers des masératistes.

« Bambola », poupée, poupée de son, dirait-on en français ; expression italienne pour désigner l’homme épuisé, prêt à s’affaisser (1).

Une surprise : Maglioli, sur une Porsche sport de série, de seulement 1 500 cm3, surgit derrière Taruffi. Il allait se classer cinquième. Voilà qui sonne le glas des voitures « pur-sang » fabriquées « sur mesure » pour les champions. Suivirent von Trips et Gendebien, sur Ferrari. Enfin, Scarlatti. Les masératistes se levèrent et applaudirent.

Puis Portago, qui agita le bras pour saluer ses amis de l’Hôtel Royal. Il paraissait « en forme ». Il rétrograda, « négocia » le virage, puis les deux cents chevaux de sa Ferrari, lancée à fond dans la ligne droite, emplirent l’air d’une immense clameur. Nelson, à ses côtés, était «bambola ». Maglioli, von Trips, Gendebien et Scarlatti étaient « bambola ».

Mille Miglia 1957
« Portago paraissait en forme. Nelson, à ses côtés, était bambola » @ DR

La course des Mille Milles est exténuante pour les conducteurs de voitures très rapides (celles qui dépassent le 180). C’est de dix à douze heures sur un « tapis roulant » qui se présente sous des aspects toujours imprévus. Sur un circuit court, les 8 kilomètres de Reims, les 13 km 461 du Mans, le coureur tourne sur sa propre trace. Il sait à chaque instant ce que la route va précipiter vers lui. L’imprévu vient des autres coureurs. C’est contre eux qu’il livre bataille. Mais impossible de connaître « par cœur » tous les virages, dos d’âne, rétrécissements d’un parcours de 1 400 kilomètres. Même si on l’a minutieusement étudiée, la bataille des Mille Milles se livre contre le tapis roulant.

Le record des Mille Milles fut établi en 1955 par Moss et Jenkinson, sur Mercedes. Pendant les six mois qui avaient précédé la course, Jenkinson, le journaliste barbu, avait étudié le parcours, notant sur un rouleau de papier chaque virage, dos d’âne, route bombée, etc. Puis il était convenu avec Moss d’un système de signaux avec les doigts, comme, les sourds-muets (à cause du bruit du moteur).

Mille Miglia 1957
« Le record des Mille Milles fut établi en 1955 par Moss et Jenkinson, sur Mercedes » @ DR

Pendant la course, Moss pilotait. Mais Jenkinson conduisait Moss, déroulant son rouleau à mesure que le circuit-tapis roulant se précipitait vers eux, et disant à Moss (avec les doigts) :

— Vas-y… freine… accélère… Attention !

Les Mille Miglia 1957 furent gagnés par Taruffi. C’était la treizième fois qu’il les courait ; il avait appris peu à peu le parcours. Il l’avait même filmé, la caméra sur le capot, et projetait un fragment du film devant lui chaque soir de l’année. Ingénieur mécanicien, cinquante-deux ans, il avait mieux su que les autres ménager sa voiture. La victoire a récompensé le plus expérimenté.

Mille Miglia 1957
« La victoire a récompensé le plus expérimenté. » Taruffi remporte les Mille Miglia, escorté par von Trips, parti trois minute avant lui @ DR

Le bal s’achève : les courses continuent

Après le passage des grands, nous étions retournés au bar.

Celui-qui-a-peur descendit de sa chambre et vint s’accouder au bar, près de nous, pour écouter à la radio l’arrivée des Mille Milles, le classement (2). Le barman nous fit signe, nous prit à l’écart et nous dit que Portago et Nelson venaient de se tuer, à la sortie de Mantoue. On venait de prévenir l’hôtel.

La radio chuchotait des « canzonette ». Celui-qui-a-peur attendait.

Cordélia monta dans notre chambre. Marisa, la femme de chambre, se jeta en pleurant dans ses bras. La veille, avant de partir pour Brescia, Nelson lui avait demandé :

— Embrassez-moi sur les deux joues, Marisa. Vous me porterez bonheur.

Elle avait été surprise, parce que c’était la première fois qu’il était familier avec elle. Anxieuse aussi. Le personnel de l’Hôtel Royal, dont un ou plusieurs clients se tuent en course dans chaque épreuve de l’année, est persuadé d’expérience que le coureur qui, en quittant l’hôtel, fait un geste inhabituel, est marqué par la mort.

Je m’étais replacé au bar. Il y eut un silence à la radio. Puis un speaker annonça que Portago et Nelson étaient sortis dans une ligne droite, à 240 à l’heure. Leur voiture avait tué onze spectateurs. Portago avait été coupé en deux, à hauteur de la taille, Nelson décapité ; on n’aurait pas retrouvé la tête de Nelson (3).

Celui-qui-a-peur se tourna vers moi. Il ne tremblait pas du tout. Il avait les yeux pleins de larmes. Comme c’est un homme, un dur, qui a fait souvent preuve d’énormément de courage, il carra les épaules. Puis il s’en alla.

Mike Hawthorn, champion numéro 6 de l’année 1956, qui n’avait pas couru les Mille Miglia 1957, mais qui devait courir le dimanche suivant à Monte-Carlo, discutait dans la salle à manger avec un ingénieur de Ferrari. Son moteur était mou dans les régimes, il fallait trouver la solution.

Celui-qui-a-peur marcha toute la nuit dans le couloir de notre étage.

Fangio, champion du monde depuis trois ans, arriva dans la matinée à Modène pour essayer la Maserati qu’il devait conduire à Monte-Carlo. La lutte s’annonçait sévère. Maserati voulait sa revanche. Mais les Anglais étaient décidés à avoir Fangio, qui serait privé du soutien de Behra, poignet dans le plâtre à l’hôpital. On ne parla plus que de cela.

Roger Vailland (France-Soir, juin 1957)

 

Notes

  1. Cette voiture à moteur 12 cylindres, dont Scarlatti ne voulait pas et qui fut finalement confiée à Hans Hermann, était en fait le dernier avatar de la 350S apparue en 1955. Apparemment, un seul exemplaire fut construit.
  2. On voit bien l’image : le pilote, épuisé, n’a plus la force de lutter contre la force centrifuge qui l’emmène de tout côté dans l’habitacle de la voiture. Son corps n’est plus qu’une poupée ballotée dans tous les sens : il est « bambola ».
  3. En raison de problèmes de santé, Luigi Musso n’avait pas été engagé dans la course des Mille Miglia. Après avoir lu la première partie du texte de Roger Vailland, on peut se demander si ces problèmes de santé n’étaient pas liés à son état psychologique consécutif à la mort de Castelotti.
  4. Ce détail macabre est inexact en ce qui concerne Nelson. Les drames les plus horribles sont toujours propices à l’imagination. Ainsi, il est également inexact que Jane Mansfield, « le buste », fut décapitée dans son accident de voiture 10 ans plus tard (voir le livre de Simon Liberati : Jayne Mansfield 1967, Gallimard, 2012).

René Fiévet

Né en 1952, économiste de formation, René Fiévet vit à Washington DC où il est fonctionnaire international. Dès son plus jeune âge, il a été passionné par les courses automobiles, notamment en lisant les histoires de Michel Vaillant. Il a appris à lire avec « Le pilote sans visage ». Mais vivant à l’étranger dans sa jeunesse, en Extrême Orient et en Afrique, il a plus rêvé le sport automobile qu’il ne l’a vraiment connu. Ce qui arrange bien les choses quand il s’agit d’écrire sur le sujet.

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4 pensées sur “Roger Vailland raconte – Les Mille Miglia 1957 – 3/4

  • Une Note supplémentaire: La Ferrari 335S de De Portago n’avait pas « deux cents chevaux », mais 390.

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  • Pour revenir sur la « Course des bricoleurs », un extrait du livre d’André Sernin, « Pilote de course », publié en 1957 aux Nouvelles Editions Latines ». Fonds Johnny Rives.

    « Cinq cents voitures de toutes les cylindrées, lancées de nuit et de jour à une vitesse moyenne variant du simple au double sur un circuit gardé par soixante mille soldats et policiers ; quarante mille bottes de paille aux passages difficiles ; la circulation normale interrompue sur les plus grandes routes d’Italie, les trains déviés et les horaires modifiés afin d’éviter autant que possible la fermeture des passages à niveau, qui fausseraient la course ; le quart de la péninsule coupé pendant près de vingt-quatre heures du reste du monde par une double haie de millions de spectateurs imprudents ; un cortège de voitures multicolores conduites par des pilotes de tous les pays d’Europe dans la lueur des phares et la pétarade des pots d’échappement : l’Isetta de deux cent trente centimètres cubes et la Ferrari de cinq litres et demi ; l’obscur propriétaire d’une « topolino » qui, pendant six mois, n’a ni fumé, ni bu de vin, ni mangé à sa faim, qui n’est entré ni dans un cinéma ni dans un dancing, pour alléger et transformer la voiture d’occasion achetée avec les lires économisées une à une pendant des années ; le champion célèbre dont les enfants s’arrachent les autographes et les photographes les sourires, servi par une demi-douzaine de mécaniciens et passant si vite que nul ne peut même entrevoir les traits de son visage ; des voitures auxquelles des dizaines d’ingénieurs et des centaines d’ouvriers ont travaillé pendant des heures et parfois des années et qui portent en elles tout l’espoir d’usines géantes et de patriotismes exacerbés ; les obscurs qui n’auront pour récompense que leur nom écorché sur une liste d’engagés que nul ne lira et qui, après tant de sacrifices abandonneront peut être sans gloire dans quelque virage des Abruzzes ou de l’Emilie, ou termineront bien loin du vainqueur dans l’indifférence générale et qui pourtant, quand ils reviendront dans leur petit village, lèveront bien haut la tête car ils auront terminé l’épreuve reine… »

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  • Autres temps :
    vainqueur à 52 ans , des derniers mille miglia .
    Fangio qui gagne son 1 er titre à plus de 40 ans .
    Qu’en penser dans cette époque de jeunisme sans cervelle ( voir OCON ) .

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    • ahah il n’est pas tout seul et ce n’est pas une exclusivité française :))

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