Ken et Michele

C’est une histoire jouée et rejouée : celle du jeune héros fringant qui vient illuminer les derniers jours du vieil homme nostalgique. Avant de le quitter pour toujours. C’est une histoire qui trouve sa place en Formule 1 avec la rencontre entre un jeune Italien lancé sur le chemin de la gloire et un Anglais mature qui pensait avoir tout vu. Michele Alboreto et Ken Tyrrell ont ainsi partagé les derniers honneurs de l’écurie d’Oakham.

Publié le 12 janvier 2013

Qu’il est loin ce temps béni où Ken Tyrrell voyait ses monoplaces bleues frappées de l’immense logo d’un pétrolier français triompher sur tous les circuits du monde. Il bénéficiait du concours d’un des pilotes les plus brillants de l’Histoire qui lui avait appris comment investir au mieux ses Livres Sterling (à commencer par le payer conséquemment) et qui l’avait amené sur l’Olympe du sport automobile. Le champion avait pris sous son aile un jeune prince à l’élégance rare qui devait mener à son tour l’aventure exaltante de l’écurie britannique. Le prince s’envola, hélas, vers d’autres cieux et le champion se retira. Ken crut alors que ses nouveaux poulains pourraient ressusciter la flamme. D’errements sportifs en erreurs technologiques, la flamme a commencé à vaciller, puis à s’éteindre sporadiquement. Est arrivé un temps sombre où Ken Tyrrell fut vraiment le seul à encore croire que son écurie autrefois resplendissante pourrait prendre le difficile virage des années 80.

La dernière trouvaille

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Michele Alboreto 1982 © Charles Knight

Plus personne – ou presque – ne voulut accorder de crédit à celui qui était encore unanimement respecté quelques années auparavant. Ses monoplaces n’eurent alors plus que le seul nom du fondateur à afficher sur leur carrosserie en guise de « parrainage ». Ceux qui les pilotaient n’avaient quasiment aucun espoir à entretenir : c’était « ça » où partir dans une catégorie inférieure.  Au début de la saison européenne 1981, Ken fut un peu à court de chauffeurs et dut trouver en urgence un petit jeune qui paierait son baquet. Comme les autres. Le comte Zanon, qui avait autrefois financé la carrière d’une étoile filante nordique ayant conduit une des voitures de Ken, lui présenta alors le tout frais champion d’Europe de Formule 3 qui voulait bien venir ramer à ses frais chez Oncle Ken. C’était un jeune milanais au large sourire et à la tignasse brune frisée. Du moment qu’il ramène des sous, se dit Ken !

Par sa classe et son pilotage fin, Michele Alboreto va ramener plus que cela à Ken Tyrrell. Il va lui ramener la lumière ! Progressive, puis soudaine. Presque autant qu’aux jours heureux de la décennie évanouie. Il faudra pour cela patienter un an et demi et se retrouver sur un ces circuits les plus moches qu’on ait pu imaginer en Formule 1, tracé sur un parking en plein désert du Nevada. C’est pourtant dans cet endroit improbable que Michele et Ken vont faire sauter la banque !

« Misez sur Michele ! »

En débarquant à Las Vegas, (piètre) théâtre du dénouement du championnat 1982, Ken Tyrrell a l’immense surprise de constater que son pilote vedette n’est coté qu’à 20 contre 1 chez les bookmakers locaux. Persuadé que Michele est capable de réussir un grand coup sur ce tracé où la puissance importe peu mais où la finesse risque de faire la différence, le grand escogriffe anglais emmène ses mécanos devant les guichets et tout ce beau monde parie sur le sympathique Italien. Quand au soir des qualifications Alboreto hisse sa modeste Tyrrell-Cosworth en 3e place juste derrière les puissantes Renault-turbo de Prost et Arnoux, les « bookies » réalisent leur erreur et remontent aussi sec la cote du pilote à 3 contre 1 !

La course doit départager qui de Keke Rosberg ou de John Watson sera champion du monde. Pour tous les autres, seule la volonté de l’emporter motive le fait de prendre le départ. Les deux « Renault boys » sont à l’évidence les mieux placés pour cela, mais Albo sait qu’il a lui aussi sa chance à jouer au casino américain. Son départ n’est pas des plus vifs et il manque se faire engluer dans le peloton de « l’après-premier virage ». Décidé à ne pas se faire décrocher, il force le passage et se frotte gentiment à la Ligier de Eddie Cheever – qui manque au passage envoyer l’infortuné Rosberg dans les murs de béton ! Marquée au flanc par l’empreinte de la roue de la voiture française, la Tyrrell part à l’assaut des Renault.

Malgré son moteur atmo faiblard par rapport aux turbos ou autres Cosworth à la haute préparation, Michele sent que cette course peut l’amener loin : il ne perd que 1 seconde sur les voitures de la Régie et derrière lui, Watson n’arrive pas à le rattraper. De plus, il sait l’Anglais désireux de ne rien tenter d’idiot en prévision du résultat final. Il lui « suffit » donc de suivre le train le plus proprement possible. Et d’espérer que le rêve devienne réalité ! La réalité va se dessiner au 20e tour avec un turbo défaillant sur la Renault d’Arnoux qui envoie le moteur à l’extinction totale de voix. 27 tours plus tard, Michele Alboreto dépose en douceur l’autre Renault dont les freins commencent à applaudir. Il lui reste alors 28 boucles à enchaîner en tête en essayant de ne pas laisser son esprit divaguer vers de funestes digressions.

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Las Vegas GP USA 1982 © D.R.

Quelques heures plus tard, Ken Tyrrell a les yeux exceptionnellement brillants. Dans le stand de l’écurie, certains pleurent, d’autres rient comme des fous. Le jeune vainqueur répond docilement aux sollicitations des journalistes, tandis que son patron brandit à qui veut le voir le reçu du bookmaker indiquant une mise de 100 $ à 20 contre 1 : « Je vous l’avais dit : il fallait miser sur Michele ce week-end » !

L’ultime razzia

Il est peu dire que la victoire américaine d’Alboreto remit à flots l’écurie de son protecteur. Mieux : pour 1983, un géant de la laine italienne décida de sponsoriser à grands frais l’écurie dont les voitures devinrent vertes de plaisir. Toujours dans l’attende d’un moteur turbo, Ken investit dans les nouveaux Cosworth DFY à la puissance accrue, en espérant d’autres coups d’éclats de sa vedette italienne sur les circuits « lents » à venir. La belle histoire aurait pourtant pu s’arrêter là : la manne financière extérieure ne pouvait masquer le déficit de compétitivité de l’écurie et les six premières courses de la saison n’apportèrent qu’insuccès et frustration. Et le lauréat de Las Vegas n’avait pas engrangé le moindre point ! Le Grand Prix de Detroit, tracé dans les rues de la cité de Ford, représentait donc la toute dernière chance de réaliser un coup pour les voitures vertes irrémédiablement larguées par les monoplaces turbo, avant les circuits rapides de l’été.

Remis au goût du jour par l’équipe Brabham en 1982, les ravitaillements en carburant sont, cette année, la condition sine qua nondu succès. Mais sur les circuits lents où la consommation est moindre, on peut tenter le diable. C’est ce que vont décider Ken Tyrrell et son pilote pour cette course de la dernière chance où Alboreto a réussi à placer sa Tyrrell en troisième ligne sur la grille, premier des « non-turbo ». Le déroulement de l’épreuve va leur donner raison puisqu’aux trois quarts du Grand Prix, la Tyrrell verte pointe en deuxième position derrière la Brabham de Piquet qui n’a toujours pas ravitaillé. Mais bientôt, les mines s’allongent sur le muret Tyrrell : on comprend que Piquet, et son génial ingénieur Gordon Murray, ont décidé de surprendre tout le monde et de faire eux aussi la course non-stop.

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Detroit GP USA 1983 © D.R.

Qu’importe, en ces temps de vaches maigres, une deuxième place fera bien l’affaire pour amadouer le lainier parraineur qui commence à faire un peu la tronche en regard de son investissement sujet à question. Mais, comme à Vegas l’an passé, Alboreto a tiré le bon numéro : un vilain petit clou va se ficher dans la roue arrière de la Brabham et la Tyrrell n’aura aucun mal à la déposer pour aller gagner en souplesse.

Cette nouvelle victoire était riche en émotions : c’était la 155e du Ford-Cosworth, et tout le monde s’accordait pour penser que ce serait vraisemblablement la dernière avec l’avènement du turbo. C’était la deuxième de ce jeune Italien que tout le monde s’accordait à trouver talentueux et sympathique. C’était la première de la saison pour cette équipe Tyrrell que tout le monde regrettait de voir patauger depuis des années dans la médiocrité. Ce que personne ne savait alors, c’est que ce serait la dernière avant une longue agonie qui prendrait fin en 1998 avec la revente de l’écurie à l’équipe BAR.

Pressentant que ces deux succès ne devaient qu’aux circonstances et que l’avenir à Oakham s’annonçait bouché, Michele Alboreto prit très tôt dans la saison 1983 le chemin de Maranello pour y signer son transfert pour 1984. Le jeune homme quitta avec peine le vieil homme qui l’avait opportunément révélé, mais ainsi est faite la course !

Michele Alboreto gagnera pour le Petit Cheval Cabré. Il sera reconnu comme un pilote à la grande sensibilité technique, à la vitesse de pointe impressionnante et, chose plus rare, à la probité morale irréprochable. Seul un manque de fiabilité mécanique lui fera manquer le titre suprême. Profondément passionné par la course, il se reconvertira dans l’Endurance où il deviendra un pilote au palmarès resplendissant des titres les plus prestigieux. Il avait encore une soif de gagner encore intacte quand il prit le volant de son Audi R8 pour une série de tests sur le tracé du Lausitzring en avril 2001. Il avait déclaré un jour à un journaliste : « Je cours avant tout pour mon plaisir, et ce sera comme ça jusqu’à ma mort ». Elle l’attendait derrière les rails du circuit allemand où la voiture – vraisemblablement déstabilisée par une crevaison lente – alla s’écraser après une série d’effrayants tonneaux. Quatre mois plus tard, Ken Tyrrell décédait paisiblement à son domicile du Surrey, au milieu de ses souvenirs, dont quelques photos des dernières victoires. Celles de Michele.

Pierre Ménard

Pierre Ménard

Illustrateur de formation et passionné de Formule 1, il collabore à la revue Auto-Passion de 1993 à 2001, ainsi qu’à l’annuel L’Année Formule 1 de 1996 à 2013. En 1997, il participera par le graphisme au début de l’aventure Prost Grand Prix.

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7 pensées sur “Ken et Michele

  • Merci pour ma nostalgie et ma mélancolie…ça fait aussi parfois du bien!

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  • SUPERBES !!!! au pluriel, car a la lecture de cette note de Pierre Mènard, et du commentaire de Ghislain, il est impossible de ne pas avoir la nostalgie de cette grande époque,de certains propriétaires d’écurie, pilotes; comme l’écrit si bien Pierre: l’élégance, la probité morale irréprochable, talentueux et sympatique…toutes ces qualités c’était avant….Et que dire de la maniére dont fut traité, tonton Kent,aprés le rachat de son écurie par le nouveau propriétaire C. Pollock.

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  • Mais, outre Stefan Bellof, il y eut encore un pilote qui le (qui nous) fit vibrer au volant d’une Tyrrell : Jean Alesi. Je me souviens encore parfaitement de ses chevauchées fantastiques de Phoenix et Monaco en 1990. En ces deux occasions, il fallut rien moins que Senna pour venir à bout du fougueux Avignonnais et de son efficace monoplace dont l’aérodynamique due au Français Jean-Claude Migeot allait faire école.

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  • Tout celà pour dire que ce fut sans doute la dernière grande joie sportive de Ken Tyrrell.

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  • Pierre, « l’Anglais » ne peut certainement pas désigner Watson, Irlandais du nord !
    « Le Britannique », peut-être, mais n’allez pas plus loin si vous ne souhaitez froisser personne.

    Merci pour ce beau récit.
    L’essoufflement progressif d’Alboreto en fin de carrière m’avait presque fait oublier le petit génie des débuts. J’apprécie surtout que vous rappeliez sa « probité irréprochable », tant de nos héros ne gagnant pas précisément à être connus.

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