Jim Clark Retour à Edington Mains

Retour à Edington Mains

Que ce soit la grande, celle avec un grand H, ou celle de la course automobile, l’histoire a parfois tenu à pas grand-chose : un malentendu, un oubli, une croyance infondée, … Dès lors, on ne peut parfois s’empêcher de se dire : et si ça ne s’était pas passé comme ça s’est passé ? Et si certains événements ne s’étaient pas produits ? Si ces questions vous paraissent totalement oiseuses, passez votre chemin ; changez de site web et attendez la prochaine note de Classic Courses, dans quelques jours. Sinon, je vous propose un petit voyage en uchronie1 : nous sommes le 12 décembre 1968 au Royal Automobile Club de Londres, Jim Clark prend la parole après avoir reçu le trophée correspondant à son troisième titre de champion du monde.

 Olivier Favre

Jim Clark à l'honneur le 12 décembre 1968 - © Alamy + Fake Pierre Ménard
Jim Clark à l’honneur le 12 décembre 1968 – © Alamy + Fake Pierre Ménard

Chers amis,

Vous savez tous que les discours ne sont pas ma tasse de thé. Mais c’est un exercice obligé en ce genre d’occasion et je dois m’y soumettre une fois encore. Après tout, pour éviter ça, je n’avais qu’à éviter de gagner le titre ! Et c’est bien ce que j’ai failli faire (rires) ! Car, vous le savez, cette année fut très difficile pour moi et pour le team Lotus ! Et pourtant, après les deux premiers Grands Prix tout le monde nous voyait survoler la saison, Graham et moi. Deux doublés Lotus ! Les journalistes prédisaient tous une saison ennuyeuse. J’allais encore enfiler les victoires comme des perles, comme en 63 et 65. Mais il semble que les années paires ne me soient décidément pas favorables.

Kyalami - © DR
Kyalami – © DR

Il y a d’abord eu cet accident début avril à Brands Hatch avec la Ford d’Alan Mann. J’ai eu beaucoup de chance de m’en sortir quasiment indemne. Surtout quand je pense à ce qu’a subi Chris un mois plus tard sur le Ring avec l’autre voiture du team. J’ai eu beaucoup de mal à dormir les nuits suivantes. Oh, pas à cause de mes quelques contusions ; non, en fait je cogitais beaucoup (et mes ongles ont bien morflé !). Car ce crash m’a fait beaucoup réfléchir. Sur la fragilité de l’existence d’un pilote de course, bien sûr. Mais aussi sur l’impact de certaines décisions. Car j’ai failli ne pas aller à Brands Hatch. Certains d’entre vous se rappellent sans doute que j’avais été … disons, un peu … choqué (rires) qu’Alan ne m’ait pas confirmé mon engagement. C’est pour cela que j’avais quasiment décidé de m’envoler pour Hockenheim et sa course de F2. Pourtant, j’hésitais, j’hésitais, … – silence – j’en vois certains qui sourient … Puis, j’ai dit non à Colin. Ça l’a surpris d’ailleurs et il n’a pas été très content. En fait, au dernier moment la curiosité l’a emporté : je voulais prendre en main ce nouveau proto. Mais, manifestement, ce n’était pas le bon choix, cette voiture n’était pas au point. Cet accident m’a rappelé qu’en choisissant une option plutôt qu’une autre, on peut à tout instant se décider pour celle qui sera fatale.

Ford P68 F3L à Brands Hatch - © DR
Ford P68 F3L à Brands Hatch – © DR

Puis il y a eu la mort de Mike à Indianapolis, qui nous a tous bien secoués chez Lotus. Ensuite, ce fut cet été pourri où il a plu à chaque Grand Prix (sauf en Angleterre, c’est à noter !) et où nous pouvions Graham et moi nous estimer heureux d’être à l’arrivée. Et, avec ces fichus arbres de transmission, nous n’avons pas été heureux souvent ! Je vais peut-être vous étonner mais, dans ce contexte, ce n’est pas une de mes trois victoires qui m’a fait le plus plaisir cette année ; c’est ma 2e place au Nürburgring. Les conditions étaient atroces et j’ai vite compris que Jackie était intouchable ce jour-là. Moi, je n’avais plus vu de podium depuis Jarama et je n’ai pas voulu tenter le diable dans des conditions pareilles. Aussi ai-je été comblé de terminer, même loin de Jackie.

Jim Clark au GP d'Allemagne 1968 - © DR + fake Marc Ostermann
Jim Clark au GP d’Allemagne 1968 – © DR + fake Marc Ostermann

Ce diable de Jackie ! Il manque deux Grands Prix cette année et au matin de la dernière course il mène le championnat ! Avec une voiture française en plus ! Qui l’aurait cru après les trois victoires Lotus du début de saison ? Hélas pour lui et heureusement pour nous, nos 49 ont à nouveau parfaitement marché à Mexico. Je ne vous raconte pas le soulagement de Colin ! Presque six mois qu’il attendait ça ! Depuis Monaco !

Ah, Monaco ! Il doit être écrit quelque part que je ne gagnerai jamais à Monaco. En tout cas, écrit ou pas, c’est à présent certain : je ne gagnerai jamais à Monaco (un silence) … oui, mes amis, hormis deux ou trois qui étaient au courant, c’est évidemment une surprise pour vous, mais voilà : Mexico a été ma dernière course, je me retire et je retourne à mes moutons (quelques cris : « Non » et un brouhaha général).

Ne fais pas cette tête Colin ! Oui, j’imagine que tu as espéré jusqu’au dernier moment que je changerais d’avis. Et maintenant que je l’ai annoncé publiquement, c’est fichu. Tu vas devoir faire sans moi. Mais pas la peine de chercher l’oiseau rare : n’oublie pas que tu as Graham. Car je ne peux faire mon dernier discours de pilote sans rendre hommage à ce cher Graham qui, cette année encore, finit 2e du championnat derrière moi. Combien de courses et de titres aurait-il gagnés si je n’avais pas été là ? Et pourtant il reste ce merveilleux compagnon, le meilleur équipier que l’on puisse avoir, toujours loyal et solide. Et toujours quasi imbattable à Monaco !

Jim Clark au GP d'Angleterre 68 - © DR + fake Marc Ostermann
Jim Clark devant Graham Hill au GP d’Angleterre 68 – © DR + fake Marc Ostermann

Mon cher Graham, je te souhaite de me succéder, la 49 a encore de beaux jours devant elle, tu peux être ici à ma place l’an prochain et nous régaler de ton humour inimitable. Mais méfie-toi, tu ne m’auras plus dans les pattes mais tu n’en as pas fini avec les Ecossais ! Avec Jackie tu vas avoir du fil à retordre. Un jour, c’est sûr, quelqu’un battra mon record de 27 victoires. Et si ce n’est pas toi Graham, je ne serais pas étonné que ce soit Jackie.

Voilà, je ne vais pas faire durer le plaisir (grimace et rires) plus longtemps. Juste vous dire encore que ces 10 saisons de courses auront été tout à fait extraordinaires. Elles m’ont apporté plus de joies que je n’aurais jamais pu en rêver. Elles ont fait de moi un personnage connu, reconnu, encensé. Je suis invité, fêté, filmé, interviewé, je voyage en première classe, quand ce n’est pas aux commandes de mon avion. Pourtant, la gloire n’était pas mon but quand j’ai débuté avec les Border Reivers ; il se trouve que piloter me plaisait et que j’ai découvert que je me débrouillais bien. Et comme certaines personnes ont cru en moi, j’ai continué et …vous connaissez la suite. Mais, dans mon for intérieur, j’étais et je suis toujours un fermier. Ce statut de célébrité m’a toujours gêné, je me suis toujours senti … comment dire …, décalé, pas complètement à ma place. Ce soir encore, je ne peux m’empêcher de penser à mes moutons, là-bas à Edington Mains. Je vais enfin pouvoir m’installer véritablement dans ma ferme et, qui sait, peut-être, fonder une famille. Car, ce n’est pas un secret, il se pourrait bien que j’aie rencontré celle qui saura à la fois me supporter et apprécier les joies de la campagne écossaise. Dans les deux cas, je ne sais pas si elle sait vraiment ce qui l’attend, d’ailleurs ! (sourire)

(Plus grave) Je ne veux pas finir sans avoir une pensée et quelques mots pour tous ceux que j’ai côtoyés et qui ne sont plus là. Depuis Archie à Spa, à mes débuts sur le continent, jusqu’à Jo cette année à Rouen, ils sont nombreux à avoir payé leur passion de la course au prix fort. J’aurais pu partager leur sort et n’être plus qu’un souvenir aujourd’hui. Mais le destin n’en a pas voulu ainsi. Aucun doute, j’ai eu beaucoup de chance. Au revoir … et merci.

Clark and sheep

Notes

1 – Uchronie : réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Certains trouveront l’exercice parfaitement vain et c’est tout à fait compréhensible. C’est pourtant un genre littéraire à part entière et Classic Courses a déjà accueilli des récits fictifs, alors, pourquoi pas un récit uchronique ?

Photo d’ouverture : Jim Clark vainqueur à Warwick Farm le 18 février 1968 – © Bruce Thomas

Et, bien sûr, merci aux faussaires Pierre Ménard et Marc Ostermann pour leur contribution particulière à l’illustration de cette note.

 

 

Olivier Favre

Olivier a collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui lui ont permis de garder le contact, précieux, avec le papier. Et enfin Olivier contribue activement à Classic Courses depuis 2012.

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8 pensées sur “Jim Clark Retour à Edington Mains

  • Et si les allemands et japonais avaient gagné WWII et occupaient les States ?
    Zut, déjà écrit !
    Mais savez vous par qui et le titre du livre de SF ?

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  • Récit poignant. Me rappelle le photo montage de Senna se levant et sortant de sa voiture à Imola… and if…
    La course qu’on aime tant est tellement absurde quand elle entraîne la disparition de tels personnages, de telles qualités…

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  • L’uchronie est un genre littéraire bien établi, qui a ses titres de gloire et ses grands auteurs : Aldous Huxley, George Orwell, par exemple. Il a toute sa place dans Classic Courses, particulièrement en sport automobile où l’évènement, l’accidentel, l’accessoire, le circonstanciel prendront toujours le pas sur le temps long de l’histoire. Il n’y a rien d’écrit, rien d’inéluctable en sport automobile. Le hasard plutôt que la nécessité.
    En matière de science historique, l’uchronie est même devenue une discipline à part entière : on appelle cela l’histoire contra-factuelle. Que se serait-il passé si… ? Il ne s’agit pas d’un amusement, ou d’un exercice gratuit (comme semble le penser Richard Jego) mais d’une méthode pour mieux apprécier le poids relatif des évènements dans une séquence historique. Pour faire vite, que se serait-il passé si Georg Elser, le charpentier communiste, avait réussi son attentat à la bombe dans la brasserie de Munich où Adolf Hitler prononçait un discours en novembre 1938 ? Il s’en est fallu de quelques minutes. Nul doute que le destin du monde en aurait été changé.
    Pour ce qui concerne Jim Clark, cet exercice prend tout son sens. On sait que c’est son extrême rigidité en matière contractuelle qui l’a conduit à sa mort : si Alan Mann avait fait les diligences nécessaires (conformément à ce qui avait été convenu avec Clark oralement), ce dernier se serait retrouvé à Brands Hatch au lieu d’Hockenheim, ce 7 avril 1968. Et on sait avec un assez grand degré de certitude qu’il serait devenu champion du monde en 1968 : il avait la meilleure voiture, et il était le meilleur pilote.
    Le reste est plus incertain : aurait-il mis fin à sa carrière automobile ? Il semble qu’il l’envisageait sérieusement. Mais aurait-il pour autant quitté le monde du sport automobile pour retourner dans sa ferme ? C’est très peu probable. Tous ceux qui l’ont approché de près nous disent qu’il avait pris goût à la vie merveilleuse qu’il menait. Il avait pris de l’assurance, réussi à surmonter sa timidité pour parler en public, et on peut penser que les liens qu’il avait tissés avec Ford lui ouvraient les portes d’une belle carrière de « public relation », comme on disait dans le temps.

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    • Pas si sûr, René : Clark restait un timide « affirmé » et surtout très attaché à sa chère terre natale d’Ecosse. Il ne se serait certainement pas enfermé comme un ours sauvage à Edington Mains : 1- il avait goûté de la vie citadine de luxe,et 2- Kate Eccles, sa nouvelle compagne, n’aurait peut-être pas vu les choses de la même manière. Mais il y aurait vraisemblablement consacré beaucoup de temps, comme il le faisait durant sa vie de pilote de Formule 1. Je me permets de vous conseiller à ce sujet la lecture du prochain numéro du magazine Grand Prix (je ne fais jamais de pub sur le site de Classic Courses, mais là, c’est un peu exceptionnel) avec une interview exclusive de son ami de jeunesse, le journaliste écossais Graham Gauld, qui vous éclairera un peu plus sur la question.

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  • Philip K.DICK est un des plus grands écrivains américains . Son oeuvre a été porté au cinéma notamment pour BLADE RUNNER et MINORITY REPORT .
    Quant au livre auquel je faisais référence : » le maitre du haut chateau  » lui a valu un joli prix littéraire .
    Ni amusement , ni exercice gratuit mais Science Fiction , genre littéraire majeur .

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  • Un récit amusant , mais qu’accompagne un vague à l’âme ,sachant que parfois un fait ou une infime et fortuite décision peut façonner un destin . Destin qui a fait que Jim Clark fut un pilote de l’autre époque , celle d’avant ; Avant les ailerons , avant le casque intégral , et en particulier avant la  » publicité  » sur les voitures de formule 1 , puisque sont dernier grand prix fut aux couleurs traditionnelles . Au grand prix suivant la lotus était devenue Gold Leaf ! .

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  • Le principe de l’uchronie – « et si… » – a ses corollaires. Parmi eux, le fait que la situation ainsi créée perturbe tout ce que nous savons de l’histoire à partir du moment où elle est modifiée. Sans la mort de Clark, Spence n’aurait sans doute pas piloté à Indianapolis, ou alors pas comme il l’a fait. Trop de paramètres auraient été dérangés. Et puis, même au volant de la RA302, Schlesser serait-il mort à Rouen ?… Grille différente – Clark en lieu et place d’Oliver -, saison différente, enjeux différents pour les uns et les autres. Imaginons que Schlesser aurait effectivement pu sortir de la piste, mais ailleurs qu’aux Six Frères… Et voilà. Sa carrière en F1 se serait arrêtée là, ou pas. Une autre histoire se dessine, vertigineuse, d’autres hasards, d’autres morts.

    Dans les grands uchronies, tout le monde semble oublier ici Le Complot contre l’Amérique, grand livre de Philip Roth, dans lequel Charles Lindberg, ce démocrate à la moralité parfaite, accède au pouvoir en 1940. Je vous laisse découvrir la suite.

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