Grand Prix de Monaco 1929 – 3e Partie

Les grandes voitures ne meurent jamais. Assertion  aussi rassurante qu’inexacte. C’est néanmoins le cas de la Bugatti de « Williams », dont on a retrouvé la trace du côté de Brignoles dans le Var, puis chez Bonhams il y a un peu moins de deux ans. Nous laisserons à Daniel Strohl -Hemmings – le soin de nous en raconter l’histoire, non sans l’avoir faite valider par François Chevalier !

Olivier Rogar

Voir 1e Partie : Grand Prix de Monaco 1929 1/3
Voir 2e Partie : Grand Prix de Monaco 1929 2/3
Voir 3e Partie : Grand Prix de Monaco 1929 3/3

1929 GP Monaco Bugatti 35B Williams @DR
1929 GP Monaco Bugatti 35B Williams @DR

Une Bugatti toujours d’origine, 87 ans après avoir gagné le premier Grand Prix de Monaco.

Daniel Strohl  16 Septembre 2016

Traduction Olivier ROGAR

Photos @ Bonhams.

Généralement personne ne refusait une offre des frères Schlumpf quand il s’agissait de Bugatti. Les deux hommes réussirent à constituer leur collection de ce qui se faisait de mieux à Molsheim essentiellement grâce à leurs ressources presque sans limites. (1). Mais Edmond Escudier s’en fichait. Comme il se fichait de la peinture craquelée ou du fait que sa voiture avait perdu tout son lustre. Et des décennies plus tard l’état d’origine de sa voiture fut récompensé par une distinction de la FIVA récompensant sa préservation.

Escudier, qui fut le propriétaire de cette Bugatti pendant plus de cinquante ans avait de bonnes raisons d’apprécier sa voiture, bien qu’il en ait été inconscient au départ. Il l’avait achetée pour à peine 120 Francs lors d’une vente sur saisie fiscale et ignorait à peu près totalement son histoire. Mais à mesure que le temps passa, la raison pour laquelle les frères Schlumpf persistaient devint claire : il possédait la Bugatti 35B 1928 n° 4914 qui avait gagné le premier Grand Prix de Monaco.

Et d’autres courses également. Assemblée en février 1928 comme voiture d’usine, Bugatti l’avait engagée en juillet de la même année au Grand Prix de la Marne à Reims pour Louis Chiron qui l’amena à la victoire. On peut noter que cette voiture fut inscrite dans quelques autres courses cette année-là avant que Bugatti ne cède toutes ses voitures d’usine, à l’exception de celle – ci qui de fait fut la seule disponible lorsque fut annoncé l’organisation du premier Grand Prix de Monaco pour avril 1929. (2)

Cette fois, Bugatti s’appuya sur le pilote britannique William Grover-Williams, un jeune pilote talentueux qui avait appris à conduire dans les rues de Monaco et qui s’était distingué en remportant le Grand Prix de France 1928. Bizarrement sur les huit Bugatti engagées dans cette course, L’usine Bugatti n’en inscrit qu’une seule, la 4914 et elle fut peinte en vert – BRG – plutôt qu’en bleu de France.

Quelque fut l’effet de la couleur, Williams passa la seconde partie de la course à faire virevolter la Bugatti 2,3L autour du circuit et à gagner du terrain sur la puissante Mercedes SSK 7,1L de Rudi Caracciola, s’échappant pour une victoire avec 1mn et 17sec d’avance.

GP Monaco 1929 - Williams - Caracciola par François Chevalier @ Olivier Rogar
GP Monaco 1929 – Williams – Caracciola par François Chevalier @ Olivier Rogar

A la suite de cette victoire, Bugatti vendit 4914 pour  110,000 Francs à  Ernest Friderich, l’agent Bugatti de Nice, France, qui la vendit à son tour à Albert de Bondeli quelques mois plus tard. Bondeli en fit l’acquisition pour son protégé, Rene Dreyfus, qui avait fini à la 5e place dans ce premier Grand Prix de Monaco Grand Prix sur une Type 37A. Dreyfus inscrivit presque immédiatement une autre victoire au palmarès de 4914 lors du Grand Prix de Dieppe et après un retour au bleu d’origine la plaça au palmarès de plusieurs courses significatives.

Il semble que Dreyfus en ait également propriétaire pendant une assez courte durée avant de la céder à Aristide Lumachi à Marseille en février 1932. Tandis que Lumachi courrait avec d’autres Bugattis, il décida de ne pas engager 4914, la fit repeindre en rouge et la convertit à un usage routier. Il décida également de la confier à Friderich à Nice pour la durée de la seconde guerre mondiale. Une décision qui la préserva autant de la destruction que de tomber en de mauvaises mains. Après-guerre il la vendit à un marchand de vin de Var qui permit à la Bugatti de passer à l’anonymat d’une grange pour le plus grand bien de son intégrité, jusqu’à ce que Escudier en fit l’acquisition en 1954.

Escudier ne mit au jour la provenance de 4914 qu’une décennie plus tard. Comme le firent les frères Schlumpf qu’ils encouragèrent à leur donner son prix. Qu’Escudier le sut ou non, 4914 était l’une des trois Type 35B à avoir survécu et peut être la seule voiture de course d’avant guerre à ne pas avoir été restaurée. Bien sûr elle avait reçu une nouvelle couche de peinture bleue qui s’écaillait maintenant pour révéler les couches de rouge, bleu et vert préexistantes. Mais à l’exception de cette peinture et des pneus tout est comme au moment où Williams la conduisait.

1929 GP Monaco Bugatti 35B Williams3 @DR  1929 GP Monaco Bugatti 35B Williams5 @DR1929 GP Monaco Bugatti 35B Williams4 @DR

Le Prince Rainier de Monaco appréciait tellement cette auto qu’elle fut en exposition dans son musée personnel ouvert dans les années 1990 mais il commanda également un monument de bronze la représentant en taille réelle pour exposition sur les lieux de ses exploits.

Une mise en vente en 2005 aboutit à une enchère de 1,8 millions de livres pour une estimation de 2 millions. Le nouveau propriétaire, comme Escudier, passa la dernière décennie à maintenir la voiture dans son état d’origine.

Lors du concours d’élégance de Chantilly, les organisateurs précisèrent : « Des éclats de peinture ont été soumis à une analyse sophistiquée de la part des experts de Glasurit pour documenter la couleur de chaque couche de peinture, tandis que le moteur et presque tous les organes mécaniques sont originaux. De manière surprenante les sangles de cuir du capot moteur, les sièges, de mêmes que les jantes en aluminium sont d’origine ».

Notes :

1 : Voir le livre de Arlette Schlumpf . « Auto biographie » Editions la nuée bleue. ISBN 978-2-7165-0747-9

2 : La version donnée par Joe Saward dans son livre, « Grand Prix Saboteurs » Editions Morienval Press, ISBN 978-0-9554-8680-7 est la suivante : « En 1929 Ettore Bugatti était le seul constructeur français inscrit en Grand Prix. ( Comprendre dans la championnat AIACR) et il avait des difficultés financières. Alfa Romeo et Maserati avaient des machines performantes et gagner n’était pas aisé et pour justifier son engagement en course, Bugatti avait besoin de vendre davantage de voitures.  Bugatti en conclut que la seule solution était de réduire son engagement en Grand Prix et de ce fait de vendre plus de voitures en permettant à ses clients d’avoir plus de chance de succès. ( En l’absence d’écurie d’usine).  C’était dur pour les pilotes de l’écurie mais un mal nécessaire pour la marque. Si William Grover voulait gagner des courses il lui faudrait acheter une voiture. Ce n’était pas une bonne nouvelle et cela signifiait que début 1929 Willy ne serait pas présent sur la Riviera pour les courses de début de saison parce qu’il n’en n’avait pas les moyens. Il ne réussit à passer un accord avec le « Patron » que début avril. La voiture avait déjà couru en 1928 avec Louis Chiron et Robert Benoist, mais c’était mieux que rien. De façon à bien montrer que ce n’était pas une voiture d’usine  Willy s’engagea à la peindre en « British Racing Green ».

NDA : Le fait que la voiture apparaisse comme appartenant à Friderich, dès le mois de mai 1929 ( Bugatti Magnum) semble montrer l’existence d’un arrangement financier tripartite entre Bugatti, Willliams et Friderich. Comme le dit Daniel Strohl, la voiture appartenait donc toujours à l’usine au moment du Grand Prix de Monaco.

Olivier Rogar

Olivier collabora avec « Mémoires des Stands » puis, à sa disparition, en 2012, il créée Classic COURSES avec les encouragements de Pierre Ménard et Johnny Rives. L’esprit d’entreprise qui l’habite trouve dans le sport automobile les valeurs de précision, de prise de risques, de rapidité de décision dont la maîtrise conditionne toute réussite.

Olivier Rogar has 63 posts and counting. See all posts by Olivier Rogar

8 pensées sur “Grand Prix de Monaco 1929 – 3e Partie

  • Quelle histoire !😉
    Ça me fait penser à une boutade de François Chevalier lorsque j avais eu le plaisir de le rencontrer :
     » Sur les 300 Bugatti construites il en reste…. ( arrêt et grimace) 1200 ! »
    A propos de la – trop – fameuse filière argentine 😉.

    Répondre
  • Belle fin de tryptique. Merci Olivier.

    Répondre
  • Ces trois articles forment une somme encyclopédique remarquable, et à mon avis unique sur ce fameux premier GP de Monaco. Moi aussi je te dis bravo et merci Olivier !
    La personnalité et le parcours de William Grover mérite un prochain article sur cette trajectoire héroïque et tragique.

    Répondre
    • Des encouragements qui viennent à point ! Merci. Cette trilogie Monégasque constitue le point d’ orgue de la carrière de William Grover. De même le championnat du monde 1927 en ce qui concerne Robert Benoist. Voir nos deux articles a ce sujet. La suite concernera la victoire de JP Wimille au bois de Boulogne en 1945 lors de « La coupe des prisonniers ». Si vous suivez bien nous pourrons alors évoquer les destins croisés de ces trois pilotes. De ces trois héros.

      Répondre
  • Oui, entre 1940 et 1945 ces trois hommes habitués au danger seront très actifs et de fort belle façon. On attend donc la suite avec intérêt !

    Répondre
    • Et le seul des trois qui échappera à l’exécution ne survivra que moins de 4 ans à la guerre…

      Répondre
  • Magnifique Sujet sur un  » Trésor » de l’Automobile. J’invite à ce titre ceux qui sont passionnés à Voir Sur ARTE : Bugatti, l’Ivresse de la Vitesse…..Grandiose.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.