Glover Trophy, Goodwood, 1957

“A very British affair”

Le document audiovisuel que je vous communique aujourd’hui n’est pas banal. Il s’agit, à ma connaissance, de la plus ancienne retransmission télévisée d’un Grand Prix de Formule 1 qu’il soit actuellement possible de regarder : le Glover Trophy à Goodwood, le 22 avril 1957. Bien entendu, il en existe de plus anciennes, mais aucune qui ne soit visible car elles sont protégées par les droits télévisuels. Encore une fois, comme pour le Grand Prix de Monaco de 1963 (Classic Courses, 10 décembre 2014), je suis incapable de vous indiquer la provenance de cette vidéo, qui est probablement le résultat d’une copie illicite effectuée par un passionné. En tout cas, vous ne verrez ce document audiovisuel nulle part ailleurs. Vous pouvez donc considérer qu’il s’agit d’une exclusivité Classic Courses.

René Fiévet

1957gtIl s’agit d’une retransmission en direct de la RTF (ancêtre de l’ORTF qui fut créé en 1964). Et ce fait même pose question : pourquoi la RTF avait-elle décidé de retransmettre le Glover Trophy à Goodwood alors qu’à la même date, et à la même heure, se déroulait le Grand Prix de Pau, avec un plateau tout aussi fourni, et probablement plus attrayant pour un public français ? Cette course, où figuraient Maurice Trintignant, Harry Schell, Masten Gregory, Piero Taruffi, André Simon, Hermano Da Silva Ramos, fut remportée par Jean Behra sur une Maserati 250F. L’explication réside sans doute dans la négociation des droits de retransmission, l’offre de la BBC étant considérée comme plus attrayante financièrement ; ou tout simplement dans l’insuffisance des moyens techniques de l’ORTF, mobilisés sur d’autres sujets.

Comme on peut le constater, le « plateau » pour ce Glover Trophy est constitué exclusivement de voitures et de pilotes britanniques (à l’exception d’une Maserati 250F). C’est l’époque où le sport automobile britannique est en plein essor, tiré par des locomotives du nom de Stirling Moss, Mike Hawthorn, Peter Collins, Roy Salvadori, Tony Brooks, Stuart Lewis-Evans, Archie Scott Brown. Les Français connaîtront cette sorte d’âge d’or une dizaine d’années plus tard avec Beltoise, Pescarolo, Jaussaud, Servoz Gavin, Cevert.

Le Championnat du Monde des pilotes n’a pas encore débuté. La première épreuve aura lieu un mois plus tard (Grand Prix de Monaco, le 19 mai1957), et c’est le bon moment pour tester les nouveautés de la saison. Côté britannique, il y a trois grandes écuries : Vanwall (avec Stirling Moss et Tony Brooks), BRM (avec Roy Salvadori et Ron Flockhart) et Connaught (avec Stuart Lewis-Evans et Archie Scott Brown). Une nouvelle écurie britannique pointe son museau, mais il s’agit seulement de la Cooper T43 de Formule 2 propulsée par le Climax de 1500 cc et pilotée par Jack Brabham. D’une certaine façon, il est possible que ce 22 avril 1957 soit une date historique puisqu’elle voit pour la première fois apparaître la Cooper T 43 sur un plateau de Formule 1, quelques semaines avant le Grand Prix de Monaco (où la T43 sera cette fois alignée avec un moteur Climax de 2 litres, qui la fera sortir de la catégorie Formule 2). Les trois autres voitures sont la Connaught de Jack Fairman, engagée par l’écurie Rob Walker, la vieille Emeryson-Alfa de Paul Emery, et enfin la Maserati-Gilby 250F de Jim Russel. Ce qui fait au total dix concurrents. Deux Lotus Climax (Lotus 12, 1500 cc), pilotées par Cliff Allison et Keith Hall, étaient engagées mais ne purent pas prendre le départ après avoir abandonné lors de l’épreuve de Formule 2 à laquelle elles participaient (Lavant Cup) (1).

On notera une petite curiosité : une voiture de la catégorie sport prend également le départ de la course en fond de grille. On la voit très clairement à la fin du premier tour, au virage de Woodcote, évitant la BRM de Salvadori qui est en travers. Puis, cette voiture disparaît totalement des écrans pour le reste de la course. Je ne retrouve nulle trace, dans les archives de cette course, de cette voiture que, d’ailleurs, je n’ai pas pu identifier (Ferrari Monza de 1956 ?). Je laisse à la sagacité des lecteurs de Classic Course le soin d’élucider ce petit mystère. Il me paraît possible que les organisateurs de la course aient autorisé la voiture, qui n’avait pas pu participer à une épreuve précédente où elle était engagée, à figurer sur la grille afin de toucher la prime de départ, à condition de rentrer au stand à la fin du premier tour.

Comme vous pouvez le constater, la course n’est guère passionnante. Le reportage (d’une durée totale de 55 minutes) tire en longueur, surtout après l’abandon de Moss et les ennuis de Brooks. Pour le regarder avec plaisir et avec intérêt, il faut vraiment être un passionné de sport automobile. Néanmoins, je trouve très intéressant le début de course, et notamment la comparaison entre les styles de conduite de Stirling Moss et Tony Brooks, qui est très apparent au passage du virage de Woodcote : Moss se bat avec sa voiture, avec un contrebraquage accentué en sortie de virage, alors que Tony Brooks a un style propre et coulé. Comparaison d’autant plus intéressante que les deux voitures sont strictement identiques et bénéficient des mêmes réglages. Ce qui confirme ce que l’on sait de Tony Brooks qui était un grand styliste. A cette époque, les passionnés n’aimaient rien tant que comparer les trajectoires des pilotes dans les virages. Ce n’est plus possible de nos jours.

La bonne se surprise vient de la qualité de la retransmission télévisuelle elle-même ; tout simplement parce que le circuit de Goodwood est particulièrement télégénique : une seule caméra, bien placée, permet de couvrir l’ensemble du circuit. Une autre caméra filme ce qui se passe dans les stands. Et c’est tout. Les connaisseurs peuvent suivre les voitures dans tous les endroits clés du circuit : la ligne droite des stands, puis le virage de Magdwick. Ensuite, les voitures s’éloignent en prenant la montée de Foodwater. Puis, on les voit (ou plutôt on les devine) négocier le virage de St Mary’s puis, tout au loin, le virage de Lavant. Et enfin on les voit parfaitement revenir dans la longue ligne droite de Lavant et négocier le dernier virage de Woodcote. Ensuite, c’est la fameuse chicane de Goodwood (endroit préféré des photographes et caméramans !), puis les voitures repassent dans la ligne droite des stands.

En définitive, la course fut remportée par la Connaught de Stuart Lewis-Evans, devant une autre Connaught piloté par Jack Fairman. Ce fut un des rares succès de l’écurie Connaught en Formule 1 (l’autre victoire avait été l’œuvre de Tony Brooks en 1955 au Grand Prix de Pescara). La saison 1957 ne fut guère fructueuse, et l’écurie cessa son activité à la fin de 1957.

Pilote très prometteur, âgé de seulement 27 ans, Stuart Lewis-Evans rejoindra, au cours de cette même année 1957, l’écurie Vanwall où il se distinguera en dépit de la concurrence de Moss et Brooks. Malheureusement, il trouvera la mort au Grand Prix du Maroc en 1958, rejoignant la cohorte de ces jeunes pilotes (Guy Moll, Onofre Marimon, Peter Collins, Chris Bristow, Tim Mayer, Dave McDonald, Stefan Bellof) qui disparurent trop tôt, à l’orée d’une carrière qui s’annonçait exceptionnelle.

Ce reportage nous permet également de voir en action Archie Scott Brown, un formidable pilote britannique qui pilotait avec un sérieux handicap physique puisqu’il n’avait qu’une seule main. Ce handicap ne lui permettait pas de figurer dans les grands prix internationaux de Formule 1, car les organisateurs refusaient son engagement. Il fit donc l’essentiel de sa carrière sur les circuits britanniques où il était une célébrité. Il trouva la mort en 1958 à Spa, au volant d’une Lister Jaguar, lors d’une bataille homérique avec Masten Gregory.

Classement

PosDriverNat.CarTime/RetirementLapsGrid
1Stuart Lewis-EvansGBConnaught-Alta50m 49.8s325
2Jack FairmanGBConnaught-Alta?327
3Ron FlockhartGBBRM?324
4Jack BrabhamAUCooper-Climax+ 1 lap319
5Jim RussellGBMaserati+ 1 lap3112
6Tony BrooksGBVanwall+ 4 laps272
RStirling MossGBVanwallThrottle131
RArchie Scott BrownGBConnaught-AltaOil pressure73
RPaul EmeryGBEmeryson-AltaMechanical111
RRoy SalvadoriGBBRMSpan off06
DNSCliff AllisonGBLotus-ClimaxTransmission10
DNAKeith HallGBLotus-ClimaxDid Not Arrive
  • Le commentateur (dont j’ignore le nom) nous indique que Colin Chapman devait prendre le départ, mais qu’il a finalement renoncé. Ce n’est pas tout à fait exact. Colin Chapman et Cliff Allison avaient participé à la course de Formule 2 (Lavant Cup) un peu auparavant, sur des Lotus 12. Mais c’est Keith Hall qui était prévu pour la course de Formule 1, à la place de Colin Chapman. Finalement, les deux voitures abandonnèrent sur ennui mécanique, et ne purent pas être réparées pour s’aligner dans la course de Formule 1.

Illustrations © DR

René Fiévet

Né en 1952, économiste de formation, René Fiévet vit à Washington DC où il est fonctionnaire international. Dès son plus jeune âge, il a été passionné par les courses automobiles, notamment en lisant les histoires de Michel Vaillant. Il a appris à lire avec « Le pilote sans visage ». Mais vivant à l’étranger dans sa jeunesse, en Extrême Orient et en Afrique, il a plus rêvé le sport automobile qu’il ne l’a vraiment connu. Ce qui arrange bien les choses quand il s’agit d’écrire sur le sujet.

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11 pensées sur “Glover Trophy, Goodwood, 1957

  • Privilège (?) de mon âge: j’ai assisté à la retransmission télévisée en direct du GP de Monaco 1955. Lorsque la météo le permettait, on captait à Toulon les images diffusées depuis le Mont Agel. Ce jour là, elles étaient parfaitement nettes, une chance. Gris pâle, mais nettes. Le nom du commentateur était André Gaspard.

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  • Document rare !
    Pour ce qui est du grand prix de Monaco 1955, ceux qui n étaient pas encore nés on pu se rattraper en lisant » Pilote de course » du vainqueur du jour : le grand Maurice Trintignant ?…..

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  • Merci René pour ce document de prix.
    Une petite rectification cependant : la victoire de Brooks sur Connaught en 55, c’était à Syracuse, pas à Pescara.

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  • Pour les fanatiques de Goodwood comme moi, c’est un beau document!!
    Les courses actuelles du Revival sont plus disputées car il y a plus de voitures au départ
    Originale Connaught « tube de dentifrice » que je n’avais jamais vue en action

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  • Pour la voiture de sport, je dirais plutôt Aston Martin avec deux personnes à bord. Peut-être pour filmer le 1er tour ?

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  • On voit que les Vanwall qui ici n’avaient pas d’adversaire à leur hauteur seraient redoutables. Si cette course se déroulait un lundi, je me souviens avoir appris avec surprise à la radio vers 17 H le 20 juillet suivant la victoire de Stirling Moss sur Vanwall, dont c’était le premier succès au championnat pour Tony Vandervell, car je n’avais pas encore intégré qu’en Angleterre les courses avaient lieu le samedi!

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  • Un petit clin d’œil à vous cher René, cette copie est peut être l’œuvre d’un certain John TATE dont vous m’avez permis de retrouver les merveilleux reportages.
    Encore merci à vous, cordialement Frédéric

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  • quel superbe document, de quoi se régaler, je le trouve adorable. Et le commentateur, bien poli, dans un parfait français, quelle différence par rapport aux commentaires qu’on fait en Italie des nos jours. Ici les commentateurs de sport font leurs émission toujours en hurlant et en faisant des fautes énormes en langue, ce qui fait ainsi que je suis en train de prendre l’habitude de mettre le son à zero, en regardant les courses à la télé

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    • Hai tutta la ragione Oresti: anche io metto il suono a zero.

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  • Bravo René pour avoir retrouvé cette perle ! Pour ce qui est du commentateur, je miserais bien sur Claude Joubert, qui était le spécialiste automobile de la RTF, et qui avait bien, me semble-t-il, ce phrasé proche de celui de Léon Zitrone. (je me suis d’ailleurs demandé dans un premier temps s’il ne s’agissait pas de Big Léon himself !).

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