La fabuleuse ascension de Bernie Ecclestone.

Quoi qu’on puisse penser du bonhomme, il est sûr que la nouvelle du débarquement de Bernie Ecclestone par le triumvirat de Liberty Media, la société qui contrôle désormais la Formule 1, a fait l’effet d’une bombe. La petite silhouette du controversé « Mister E », connu aussi comme le « Supremo », était devenue indissociable du paysage des circuits depuis quarante-cinq ans. Il faudra désormais faire sans cet homme dont l’inextinguible soif de pouvoir, plus que celle de l’argent ou du sport, a guidé ses pas depuis le rachat de l’écurie Brabham fin 1971.

Pierre Ménard

CC1 Ecclestone

« Il est sûr que Bernie a toujours fait les choses pour de l’argent ». Ainsi parlait Gordon Murray lors d’une longue interview qu’il m’avait accordée en 2001 dans son bureau chez McLaren à Woking. On pourrait ajouter que si l’argent était important pour ce joueur qu’a toujours été Bernie Ecclestone, le pouvoir l’était certainement encore plus. Et l’un amenait l’autre. Mais le plus important pour saisir la pleine dimension de ce personnage hors-normes était que le sport automobile passait certainement au troisième rang derrière ces deux notions évoquées. L’argent a guidé son ascension fulgurante qui n’avait d’autre but que de lui offrir la jouissance ultime de tout réguler à sa manière dans un sport qu’il aimait.

Bernie aurait aussi bien pu investir dans le foot, très lucratif au Royaume-Uni. Par ailleurs, il l’a fait à une époque récente où il pouvait se le permettre en devenant copropriétaire avec Flavio Briatore (un autre « personnage », plus flambeur que joueur) du club londonien des Queens Park Rangers. Mais dans les années soixante, le football avait des structures déjà très établies et des gens puissants en place, là où la Formule 1 pataugeait encore allègrement dans l’amateurisme le plus complet. Le champ d’action était dès lors tout désigné pour le petit homme au regard acéré et à l’esprit vif. Il allait s’y implanter progressivement mais fermement pour ensuite en prendre toutes les commandes.

Après avoir tâté de la course automobile dans les années cinquante et s’être occupé de Stuart Lewis-Evans, Ecclestone disparut des circuits à la mort de ce dernier en 1958 et ne réapparut que dix ans plus tard, nanti d’un sacré matelas de livres sterling prêtes à être investies au bon endroit et au bon moment. Ce matelas fit d’ailleurs jaser tant sa provenance paraissait en partie… sujette à questions. Certains esprits mal intentionnés (ça va de soi) sous-entendirent en effet que ces livres sterling auraient bien pu être les petites de celles dérobées quelques années plus tôt dans la célèbre affaire du train postal Glasgow-Londres. N’éludant en rien la question lorsque fut amenée la rumeur sur le tapis à plusieurs reprises, Ecclestone répéta avec son humour corrosif que « franchement, c’était mesquin : il n’y avait pas assez d’argent dans ce train ; s’il avait été dans le coup, il aurait fait beaucoup mieux » ! Plus sérieusement, et officiellement, Ecclestone fit fortune dans une affaire de négoce de motos (Compton & Ecclestone Ltd) ainsi que dans l’immobilier. Après s’être occupé à l’orée des années soixante-dix des affaires de Jochen Rindt et Pedro Rodriguez, il réalisa qu’il lui fallait passer à la vitesse supérieure : avoir sa propre écurie. Lorsqu’il s’occupait de Rindt, alors chez Brabham avant de passer chez Lotus, il eut naturellement des contacts avec Jack Brabham et son associé Ron Tauranac. C’est avec ce dernier qu’il allait traiter la première grande affaire de sa vie à 300 à l’heure.

En 1971, Tauranac était devenu le patron chez Brabham après que Jack lui avait vendu toutes ses parts fin 1969. Mais c’était un patron désabusé, nostalgique du « bon vieux temps », qui se reconnaissait de moins en moins dans le virage technologique et commercial qu’était en train de négocier la F1. Ça tombait bien, Bernie avait l’intention, lui, de tout changer. Une anecdote révèle assez bien cet état de fait : lors d’un tour du propriétaire, Tauranac présenta le personnel (très restreint à cette époque, une petite douzaine d’employés en tout et pour tout) de l’usine à Bernie et, en lui parlant d’un jeune ingénieur sud-africain fraîchement recruté, lui signala qu’il pouvait le virer, mais qu’il fallait qu’il garde les autres. « J’ai donc gardé Gordon et je me suis débarrassé des autres » s’amusait quelques années plus tard Ecclestone en racontant l’anecdote au journaliste anglais Alan Henry. Pour lui, la Formule 1 de Jack et Ron appartenait au passé, il fallait entrer de plein pied dans l’ère de la modernité. Mais ce qui fut paradoxalement surprenant dans cette nouvelle épopée Brabham aux hautes aspirations fut que les budgets restèrent extraordinairement serrés au point de mettre en péril la compétitivité de l’écurie.

CC2 Ecclestone

Murray me l’avait expliqué : Ecclestone refusait de payer plus que le minimum pour faire fonctionner l’écurie. Le jeune directeur technique (en 1973, il n’avait que 27 ans !) devait tout faire par lui-même : « J’avais quatre personne sous mes ordres et Bernie m’a dit : ‘C’est toi le patron, alors je les vire’ » ! Il dut attendre 1976 pour qu’enfin son patron à lui consente à lui allouer un assistant, David North. Brabham n’était qu’un outil pour Bernie pour assoir son pouvoir sur toute la Formule 1. Son énergie – et une partie de son argent – passait surtout à fédérer les autres patrons d’écurie dans son nouveau projet de syndicat des constructeurs (qui allait devenir la fameuse Formula One Constructors Association, ou FOCA) face au pouvoir qu’il jugeait exorbitant de la CSI devenue FISA (Fédération Internationale du Sport Automobile). Ces pairs, qu’il allait faire passer en quelques années du statut de propriétaires d’écuries correctement rétribués à celui de millionnaires (et lui en premier), étaient ses soutiens les plus fidèles, et les plus indispensables à son ascension programmée. L’épisode de la fameuse Brabham « aspirateur » en 1978 où le « Supremo » vit la menace d’une rébellion interne est à cet égard totalement révélateur de son état d’esprit, comme me l’avait appris Gordon Murray.

Avec cette BT46B « fan car » (ventilateur) qui enleva avec une aisance hautaine le Grand Prix de Suède 1978, Murray avait conçu une arme diabolique qui allait reléguer la nouvelle Lotus 78 à effet de sol au rang de vieillerie à peine née. Terrifié, Chapman, avec tous les autres derrière, poussait pour faire interdire la voiture, arguant qu’elle était illégale. Murray et Ecclestone prétendirent évidemment le contraire, chiffres à l’appui ; des inspecteurs de la CSI vinrent chez Brabham faire des mesures et le verdict tomba : la BT46B était bel et bien légale. Et fut donc autorisée à continuer de courir ! Murray était aux anges : « Fantastique ! Le championnat est à nous. Personne ne va nous battre, avec cette auto, les gars peuvent même rouler au plafond ». Le problème vint quelques jours plus tard lorsque Chapman et les autres team managers firent comprendre sans ambages à Ecclestone que s’il engageait à nouveau cette voiture, ils se retireraient tous de la FOCA ! Murray : « Bernie vint me voir et me dit : ‘Je vais te demander un gros sacrifice : tu sais combien je dépense d’énergie à diriger ce groupe. Ils m’ont demandé de retirer la voiture. – Mince, essaye d’obtenir un délai, quelques courses, le temps de gagner quelques Grands Prix, après on sera à l’abri’ ! Alors, il est retourné négocier et obtint deux courses encore, ce qui me semblait un bon compromis. Donc, on arrive la fois suivante avec la voiture-ventilateur. Là, ils se sont réunis à nouveau, puis ont dit à Bernie : « On a réfléchi, on ne veut plus de cette auto ». Bernie a pensé avant tout à ses intérêts politiques et on a retiré la voiture ».

Voilà comment Bernie Ecclestone a préféré perdre un championnat après lequel il courait depuis six ans pour conserver son pouvoir en devenir. Voilà comment il a placé son envie de devenir l’homme le plus puissant des circuits devant celle de faire gagner ses voitures sur la piste. Cette anecdote explique en partie l’immense désir de pouvoir de celui qu’on allait bientôt surnommer « Mister E » tant sa puissance pouvait parfois inquiéter, voire faire peur. Avec Murray, Brabham était entre de bonnes mains. L’arrivée de sponsors importants comme Martini, puis Parmalat, autorisa l’ingénieur à développer des monoplaces maîtrisées, et la venue de Nelson Piquet dans l’écurie permit de concrétiser les espoirs nés quelques dix ans auparavant. Mais il est à noter que, si Piquet fut par deux fois champion du monde, l’écurie Brabham « post Jack » ne le fut, elle, jamais. La faute certainement à des coéquipiers pas assez compétitifs, le salaire du Brésilien proscrivant un deuxième top-driver dans le budget global de l’écurie. Mais au fond, Bernie Ecclestone en avait-il cure ? Pas sûr.

CC4 Ecclestone

Son « jouet » l’intéressait de moins en moins. En 1981, il avait signé avec le président de la FISA Jean-Marie Balestre les fameux Accords Concorde au terme d’une guerre FISA-FOCA de deux ans qui faillit faire voler la F1 en éclats. Accords qui lui donnaient les pleins pouvoirs sur la gestion des droits et la commercialisation du produit « Formule 1 », ce qu’il désirait par-dessus tout. Bernie se débarrassa en 1987 de son encombrante écurie qu’il avait laissé péricliter et se consacra à temps plein à son job de grand ordonnateur de la Formule 1. En quelques années et au travers d’un puzzle incroyablement complexe de sociétés rachetées et revendues, le petit Anglais grimaçant à l’éternelle chemise blanche et à la coupe de cheveux inchangée devint l’homme le plus puissant de la galaxie des circuits… et le plus riche. Mais l’argent ne fut qu’une conséquence logique de son pouvoir : la faculté de diriger dans les moindres détails cet immense empire politico-sportif était un moteur bien plus exaltant, même si le faire depuis des salons dorés était certainement plus agréable que les caravanes pourries qui servaient de motor-homes au début des années soixante.

Légendes Photos

1- GP D’Afrique du Sud 1972, le nouveau boss de Brabham  © DR
2- Réunion des team managers en 1975 sous la houlette de Bernie © DR
3- GP de Grande-Bretagne 1984 Ecclestone Murray et Piquet © Geoffrey Goddard

 

Pierre Ménard

Illustrateur de formation et passionné de Formule 1, il collabore à la revue Auto-Passion de 1993 à 2001, ainsi qu’à l’annuel L’Année Formule 1 de 1996 à 2013. En 1997, il participera par le graphisme au début de l’aventure Prost Grand Prix.

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20 pensées sur “La fabuleuse ascension de Bernie Ecclestone.

  • Très intéressant, le témoignage de Gordon Murray sur la Brabham aspirateur. Encore quelques anecdotes en réserve, Pierre ?

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  • Merci Pierre pour ce reportage concernant Bernie.Je me souviens encore du combat entre J.M.Balestre (FISA) et Bernie Ecclestone ( FOCA ). Avec ce départ forcé pour une retraite dorée une page se tourne définitivement . Je recommande aux amis de Classic Courses l’excellent livre de Jean- Pierre Dubreuil  » Des Bolides en Or  »page 13 l’irrésistible ascension de monsieur Bernie . Ce livre date de 1984 ( Lieu Commun 37 , rue de Turenne 75003 Paris.

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  • Magnifique cette photos des team managers en 75 : on ne les appelait point encore TP et mis à part l’oncle KEN ( sans doute à cause du camion derrière lui )et teddy MAYER peu étaient déguisés en panneau publicitaire pour leurs sponsors .
    J’ai reconnu Tyrrell,Chapman ,Williams,Hill,Luca di Montezemolo, Bernie( est ce Walkinshaw à sa gauche ?) Mayer et à gauche de Mayer : ??.
    A genoux au milieu : Mosley , mais les 2 autres ?
    A droite de Ken : serait ce le journaliste Alan Henry ? mais les 2 autres ?
    Merci de compléter et dommage que le regretté GUITER d’ELF ne soit pas sur la photo .

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    • Je reconnais à peu près les mêmes que Richard. C’est bien Alan Henry à droite de Ken. Mais ce n’est pas Walkinshaw à côté de Bernie, je dirais plutôt Alan Rees (March). Quant aux autres … ?

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      • Peut-être Wilson Fittipaldi à côté d’Alan Henry ? en tout cas, on dirait bien un drapeau brésilien sur sa chemise …

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      • Vous avez tous bon. A l’extrême gauche avec les rouflaquettes, c’est le chef mécanicien de Graham Hill, mais je ne me rappelle hélas plus son nom.

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  • Pierre, ne serait-ce pas Tony Alcock ?

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    • Je me suis posé le question. Alcock était répertorié comme mécanicien de l’équipe Embassy-Hill, mais il n’était pas le seul (même s’ils n’étaient pas nombreux !). J’ai fait des recherches en ce sens, et je n’ai pas trouvé de photo correspondante. Dans mon souvenir, c’était Roy « Something ». Mais ma mémoire peut me jouer des tours.

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  • Dans l’avion il y avait aussi Terry Richardson et Andy Smallman. Serail-ce Smalllan, qui était le designer de L’Equipe?

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    • Non Franky, j’ai des photos de Smallman (qui portait une moustache) et ce n’est pas lui. Johnny, te souviens-tu de ce chef mécano ?

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  • Je me demandais où était le représentant de Shadow sur la photo. Or, c’est Alan Rees qui n’était plus chez March en 1975, mais bien chez Shadow. Le blouson noir en atteste.
    Restent les autres. IL doit bien y avoir quelqu’un de chez Surtees, BRM, Hesketh, mais qui ? …

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  • Pierre, j’ai trouvé le nom de l’assistant team manager du team Emabassy-Hill : Mike Young. Est-ce celui-là que tu cherchais ?

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  • Bernie s’est d’abord occupé de ce qui embêtait tout le monde mais dont tout le monde dépendait pour vivre ou survivre : les primes d’engagement distribuées par les organisateurs.  Seule source de revenus des écuries avec les fournitures gratuites des manufacturiers, pétroliers et autres fournisseurs techniques. Distribuées en fonction du pays dans lequel se disputait l’épreuve, de la nationalité des écuries, de celle des pilotes, de leurs notoriétés respectives. L’arbitraire était la règle et les organisateurs avaient la main sur le sport. Bernie a donc proposé aux écuries de négocier ces droits d’engagement pour elles. Moyennant, au début,  un très modeste commissionnement de 2%. Coup de génie qui sera suivi de plusieurs autres, comme la création de la Foca, les accords Concorde et la gestion des droits TV. En une grosse dizaine d’années, il a fait des constructeurs la force dominante du sport, transformé les organisateurs en quémandeurs et le pouvoir sportif en faire valoir.  La cash machine qu’est devenue la F1 lui doit cela comme elle lui doit sa notoriété mondiale.

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  • Colin Seeley,le réputé coureur et constructeur de cadres spéciaux pour motos anglaises, connut Bernie à sa période moto et le suivit ensuite chez Brabham.Il officie actuellement pour Bonhams, dans les ventes de motos anciennes. Je me souviens d’une conversation où il n’en gardait pas le meilleur des souvenirs….

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  • Merci Pierre pour cette belle analyse (une fois de plus) remontant au fondement de l’écurie « Brabham made in Bernie ». L’angle des témoignages et anecdotes de Murray apportent une caution plus qu’intéressante sur la personnalité du bonhomme. Et comme le souligne Olivier, cela tient d’une forme de génie d’avoir cru tout de suite à la valeur potentielle du « plateau F1 ». Trop fort l’Oncle Picsou.

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  • Je ne connaissais pas le fin mot du retrait de la Brabham aspirateur: c’est en effet très révélateur du personnage !

    Pour ma part, en tant que fan assidu depuis 26 ans, Ecclestone a apporté du bon et du moins bon. Du bon car il a toujours su magouiller (j’ose le mot) pour valoriser la F1. Du moins bon car, de façon identique et pourtant inverse, il a souvent magouillé au détriment de la F1. Une immense page se tourne, à n’en pas douter.

    En revanche, les différents discours du nouveau triumvirat me plaisent assez.
    J’ose espérer que la formidable manne financière de la F1 sera plus justement répartie entre les différents acteurs, dont les fans (et que les prix des billets seront moins scandaleux).
    J’ose espérer que, peut-être, le sport reprendra (un peu) ses droits.
    J’ose espérer que nous allons en finir avec les insipides circuits Tilke (qui a dû s’en mettre plein les poches aussi), le DRS, et autres déclarations volontairement choquantes pour nous concentrer sur l’essentiel: la course, les voitures, les pilotes, les circuits.
    Enfin, j’ose espérer que Bernie, façon Bettencourt, me donnera 1 million d’euros*

    *: bon, ok, je rêve** 😉
    **: quoique, y’a peut-être un coup à jouer***
    ***: nan, je plaisante !

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    • Je doute que Tonton Bernie soit dans les mêmes « dispositions » mentales que Mamie Zinzin. Mais, si vous y arrivez, surtout tenez-nous au courant !

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