British Grand Prix 1958

BRITISH GRAND PRIX 1958 ou LE DILEMME DE PETER COLLINS

Le document que je vous communique ici est assez exceptionnel. Exceptionnel car vous ne le trouverez probablement nulle part ailleurs que sur Classic Courses. Il s’agit d’un documentaire sur le Grand Prix de Grande Bretagne 1958, réalisé par la société Random Films, connue pour avoir produit la célèbre série « Jaguar at le Mans » de 1953 à 1958.

René Fiévet

  1ère partie

Pour une raison inconnue, ce documentaire n’est pas commercialisé, alors que pratiquement tous les autres films réalisés à cette époque sur le sport automobile sont accessibles sur des supports DVD. D’ailleurs, dans ma série « Formule 1, Formule Sport et vidéos » (Classic Courses, février 2014), je vous avais parlé de cet « âge d’or » du documentaire de sport automobile, couvrant les années 50 jusqu’au début des années 60. Je vous indiquais que je pensais avoir fait le tour de la question, et que je n’attendais plus guère de nouvelle découverte dans ce domaine. Pourtant, je savais qu’un film existait pour ce Grand Prix de Grande Bretagne 1958, puisque de courts morceaux étaient repris dans les films historiques sur le sport automobile. Voici maintenant le film dans son intégralité et, ajouterais-je, dans son intégrité. Car il s’agit d’une vraie œuvre cinématographique. Je vous en laisse juges mais, pour ma part, j’ai été enthousiasmé par ce film qui est de toute beauté. Un vrai bijou. Un film émouvant également puisque le vainqueur, Peter Collins, perdra la vie quinze jours plus tard lors du Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring.

Pour bien apprécier ce film, on doit évidemment se remettre dans l’ambiance de cette époque. On ne racontait pas le sport automobile de la même façon que de nos jours : le commentaire s’adressait à un public profane, et excluait toute technicité. En outre, le langage était agrémenté d’expressions idiomatiques qui paraîtraient sans doute un peu ridicules de nos jours (par exemple : « not until the hounds find the offending hare », à propos des mécaniciens qui trouvent la panne sur la BRM de Behra). Mais il y a un point sur lequel ce film est remarquable, et fait qu’on peut le regarder avec le plus grand plaisir : il transmet parfaitement bien la dramaturgie d’une course automobile. De ce point de vue, il nous faut, nous Français, reconnaître notre infériorité par rapport aux Britanniques : ils savent raconter une course automobile.

Pour vous permettre de mieux profiter de ce film, je me suis attelé à la lourde tâche d’écrire les sous-titres en français. J’ai voulu que le texte en français « colle » au plus près avec le commentaire en anglais (ce qui n’est pas toujours le cas avec des sous-titres). Je pense y être arrivé, non sans l’aide d’un collègue anglophone qui, lui aussi, avait parfois des difficultés à comprendre certains passages (1).

Mais revenons à ce Grand Prix de Grande Bretagne de l’année 1958. Les trois personnages centraux sont Stirling Moss, Mike Hawthorn et Peter Collins. Pour bien comprendre le contexte de cette course, je vous communique également cette bande son, issue d’un enregistrement réalisé peu avant le départ : un journaliste interroge Collins sur ses chances pour la course à venir. Ce qui nous permet d’entendre la voix de Peter Collins : l’anglais est d’une grande pureté, et on sent une certaine distinction qui trahit le jeune homme de bonne famille, issu de cette « middle class » qui constitue encore la colonne vertébrale de la société britannique des années 50-60.

Interview de Peter Collins avant le départ

L’interview peut paraître banale, mais révèle néanmoins quelque chose d’intéressant. Peter Collins est dans un dilemme ; ce qui explique peut-être la curieuse façon dont le journaliste formule la question (« … a question I should not ask you »). Collins (3ème à Monaco et 5ème à Reims) a moyennement débuté le championnat, alors que Mike Hawthorn (troisième en Argentine, second à Spa, vainqueur à Reims) est à la lutte pour le titre avec Stirling Moss (vainqueur en Argentine et à Zandvoort, second à Reims). Il sait que sa voiture peut lui permettre de gagner, mais c’est Mike Hawthorn qui est en course pour le titre de champion du monde. En plus, Mike est son ami ; un vrai ami, qui a pris fait et cause pour lui contre Tavoni, lors du psychodrame de Reims, il y a 15 jours (2). La priorité, avoue-t-il, est bien d’aider Mike (« it’s the principal object »). Pourtant, il peut gagner, il le sait. Et surtout, il le veut ardemment. Il lui faut absolument reconstruire une crédibilité au sein de l’équipe Ferrari où sa position est devenue fragile.

La dernière question du journaliste (« And you can keep going, you think ? ») est difficile à traduire littéralement, car tout est dans la nuance, avec cette utilisation du verbe « to keep », qui signifie que Collins court deux lièvres à la fois. On peut traduire par : « et vous pensez (malgré cela) pouvoir saisir votre chance ? ». « J’en suis sûr », lui répond Collins. La situation est donc compliquée : comment courir pour « la gagne » et en même temps aider Hawthorn dans le championnat ? Comme toujours, les circonstances décideront.

2ème Partie 

On sait ce qu’il advint. Peter Collins, jaillissant de la seconde ligne, prit immédiatement la roue de Stirling Moss. A la fin de la ligne droite qui suit Copse, dans la courbe rapide de Maggots, il prit l’intérieur et dépassa la Vanwall avec une déconcertante facilité. Dès la fin du premier tour il était en tête, et on ne le reverrait plus. Il remporta la course. Je n’ai pas connaissance qu’il eut jamais la moindre intention de laisser passer Hawthorn qui termina second. Après tout, le calcul – s’il y en eut un – n’était pas si mauvais : Moss avait abandonné, et Hawthorn était passé en tête du championnat (30 points contre 23 à Moss). Quant à Collins, il s’était un peu « refait la cerise » (14 points), et pas seulement au strict plan comptable. Une « win-win situation », comme on dit de nos jours.

Mais deux semaines plus tard, au Nurburgring, face aux Vanwall, moins rapides dans les lignes droites mais plus agiles dans les courbes, ce serait une autre affaire.

Illustrations © DR et Random Films

Notes

Une première version de ce texte a été publiée sur le site Mémoire des Stands le 2 décembre 2009. Elle était axée uniquement sur la bande son de l’interview de Peter Collins. Je ne disposais pas alors du documentaire de Random Films.

(1) Cet exercice de traduction a soulevé parfois de véritables énigmes. A 3 minutes 01 seconde, il me fut longtemps impossible de comprendre le début de la phrase, juste avant « … have arrived with Sir William and Lady Lyons ». Finalement, mon collègue anglophone a cru entendre « Appleyard », et la lumière fut : Ian Appleyard était un « distinguished sportman » des années 40-50, essentiellement pilote de rallye au volant d’une Jaguar, qui était marié avec Pat Lyons, fille de Sir William Lyons, Président fondateur de Jaguar. Pat Lyons fut la coéquipière de son mari, et ils remportèrent ensemble plusieurs fois la Coupe des Alpes au début des années 50.

(2) On se reportera au récit très complet de cette affaire que fait Laurent Rivière sur le site Les amis du circuit de Gueux, dans la rubrique « Carnet du paddock » (www.amis-du-circuit-de-gueux.fr/).

 

René Fiévet

Né en 1952, économiste de formation, René Fiévet vit à Washington DC où il est fonctionnaire international. Dès son plus jeune âge, il a été passionné par les courses automobiles, notamment en lisant les histoires de Michel Vaillant. Il a appris à lire avec « Le pilote sans visage ». Mais vivant à l’étranger dans sa jeunesse, en Extrême Orient et en Afrique, il a plus rêvé le sport automobile qu’il ne l’a vraiment connu. Ce qui arrange bien les choses quand il s’agit d’écrire sur le sujet.

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16 pensées sur “British Grand Prix 1958

  • Pour tous les amis de ClassicCourses qui ont eu le bonheur de vivre cette
    époque du sport automobile , ce film du G.P.de grande Bretagne 1958
    est extraordinaire , magnifique ! j’avais 18 ans et nous étions avec ma soeur Marie-Christine de véritables fanatiques , nous nous rendions à de nombreux G.P pendant nos vacances et nous pouvions facilement approcher , parler , et nous lier d’amitié avec tous ces pilotes . Lorsque je revois ce splendide film , j’éprouve de la tristesse en pensant à ces disparitions
    tragiques tout au long de cette année 58 . Je repense à ce sympathique
    Peter Collins avec qui nous avions eu la joie de passer avec ma famille
    une belle soirée en 1957 à l’occasion de la remise des prix du G.P d’Allemagne au sport hôtel au Nürburgring en compagnie de son épouse Louise et de Mike Hawthorn .
    Je pense aussi au petit de taille , mais à ce grand pilote Stuart Lewis- Evans qui disparut tragiquement cette année là au G.P du Maroc .

    Merci mille fois René pour ce merveilleux souvenir .

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    • J’ai oublié qu’ au XLIVe Grand Prix de l’Automobile-Club de France
      à Reims , le 6 juillet 1958 l’accident qui coûta la vie à Luigi Musso ,le
      dernier pilote Italien de classe internationale .

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  • Belles images nostalgiques…La Cooper à moteur central arrière qui allait dominer dès 59 commençait à pointer son museau…Au passage Salvadori était à l’ouvrage avec ses nombreuses corrections du volant dans les longues courbes. Grosse tendance au survirage apparemment.

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  • Superbe, comme toujours. Merci.
    Je n’ai connu ce circuit que plus tard (17 ans), mais je me fais la réflexion qu’il était alors plus proche, dans l’esprit, de ce que l’on voit sur ces images que de ce qu’il est devenu aujourd’hui.
    La course elle-même a tellement changé. Il suffit de revoir ces images de 1975 pour retrouver la même énergie désordonnée que dans celles de 58.
    https://www.youtube.com/watch?v=sDWDOspi4ns

    Quant au fait que les Anglais montreraient mieux la course, pas sûr. Ce sont surtout les limitations techniques, le soin mis à placer les caméras, la correspondance avec leur époque, qui rendent ces images précieuses. Jean-Luc Godard racontait souvent qu’il aimerait filmer une course de formule 1. Quand il voit le traitement qui en est fait aujourd’hui, aussi hystérique et frelaté qu’un mauvais clip des années 80, il doit regretter de ne pas l’avoir fait à temps.

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  • Merci pour le partage de cette pépite et félicitations pour le travail de traduction et de sous titrage. Bravo.

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  • Quelques pensées me sont venues au visionnage de ce superbe document :
    – Quatre Anglais aux 4 premières places, Rule Britannia !
    – Amusant de voir le contraste vestimentaire entre Hawthorn, très smart, et Moss, plus décontracté.
    – Ce GP était le premier après la retraite de Fangio, la place du Maestro était à prendre !
    – Enfin, curieusement (ou pas), la situation de course 1er Collins, 2e Hawthorn m’a fait penser au GP d’Autriche 2002 quand Barrichello laissa passer Schumi à 100 m de la ligne après avoir mené toute la course. Ce parallèle vaut ce qu’il vaut, mais pour moi il résume l’évolution de la F1 en 40 ans. Imagine-t-on Collins ralentir et laisser passer Hawthorn ? En tout cas, ce GP d’Autriche a cassé quelque chose en moi puisque je n’ai plus jamais regardé un Grand Prix depuis ce jour.

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  • Et, honte à moi, je m’aperçois que j’ai oublié de remercier René pour son travail ; et de nous avoir gratifié de ce petit joyau !

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  • 1958 est l’année la plus représentative du championnat des années cinquante car elle est le tournant d’une époque où les pilotes sont au sommet de leur art et les monoplaces traditionnelles à moteur avant sont les plus abouties et les plus belles. Tragiquement la plupart de ces pilotes qui constituaient l’élite de la F1 vont disparaître pour faire place à une nouvelle génération. C’est en 1958 qu’un certain Jim Clark fait sa première apparition sur le Continent à Spa. Musso, puis Collins dont on entend ici l’interview émouvante, Stuart Lewis Evans auxquels on peut ajouter Hawthorn qui en se retirant n’a pu échapper à son destin, paieront un des plus lourds tributs qu’ait connus la course en une saison. Fangio échappera à cette hécatombe en abandonnant la compétition 15 jours plus tôt. Après 1958 les belles Maserati 250 F, Ferrari Dino 256, Vanwall et BRM disparaîtront ou évolueront vers le tout à l’arrière, Cooper leur ayant déjà montré la voie. Enzo Ferrari le réfractaire sera le dernier à s’y plier. Sur ce document on peut encore reconnaître au stand Ferrari, Romolo Tavoni, Carlo Chiti, et le chef mécanicien Adelmo Marchetti assisté de Ener Vecchi qui interviennent lors des arrêts de Hawthorn et Von Trips. A remarquer la très belle course de Salvadori sûrement la plus belle de sa carrière en F1. Cet intéressant film que nous fait partager René Fievet s’inscrit dans la lignée du film du GP F1 de Reims en 1957 dont je n’ai plus les références.

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    • Le film sur le GP de Reims 1957 (27 minutes) a été réalisé par un certain David Clarke (« David Clarke film unit »), qui avait également produit un excellent film sur le GP de Monaco en 1955. Ces deux films sont commercialisés dans un album DVD, sous le titre « « Chips and Champagne », par le site Terrific Stuff Videos.

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  • Merveilleux film de l’année de ma naissance, dix ans plus tard je voyais ma première course à Reims…..
    C’est avec plaisir que je retrouve ces F1 à moteur avant chaque année à Goodwood et cette année à Monaco…
    Mais la Cooper venait d’éclore et allait tout révolutionner, faisant suite aux racers 500, également à moteur arrière,sortis dix ans plus tôt!!

    Merci encore

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  • Parmi les participants au GP de Grande Bretagne 1958 on peut égrener la triste liste des pilotes qui disparurent en course. Behra se tua à l’Avus en 1959, Bueb en 1959 à Charade, Harry Schell en 1960 à Silverstone, Alan Stacey à Spa en 1960, von Trips en 1961 à Monza, Jo Bonnier en 1972 au Mans. Cliff Allison se retira après un accident en 1961 à Spa qui faisait suite à celui de Monaco, tandis que Moss blessé sévèrement à Spa en 1960 puis à Goowood en 1962 abandonna lui aussi la compétition.

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    • Et quelques mois plus tard, en faisant le mariole sur le mouillé en compagnie de Rob Walker, Hawthorn s’enroulait définitivement autour d’un platane (ou de son cousin britannique), quelque part vers Guildford.
      Très belle vidéo ici :
      https://www.youtube.com/watch?v=SyiJQ5_CbXM

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  • Article passionnant, « as usual », Merci René.

    Revenons sur le psychodrame de Reims pour constater qu’une fois de plus, Tavoni endosse le rôle du méchant de l’histoire.
    Que dit Laurent Rivière ? Il part du récit de Chris Nixon (et non Chris Dixon).
    « Cette mise à l’épreuve n’était pas le fruit du hasard et PETER savait que la décision prise avec LOUISE d’aller vivre à MONACO sur leur yacht amarré au port afin d’échapper à l’emprise paternaliste en EMILIE n’avait pas été très bien perçue. Pire il y avait « l’affaire du MANS » qui avait attisé la rancœur du patron. Avec HAWTHORN, ils étaient engagés sur la TESTA ROSSA n°12 et MIKE, qui n’avait pas que de bons souvenirs du MANS, avait par bravade laissé entendre qu’ils ne termineraient pas cette course soporifique et seraient rentrés en ANGETERRE avant la fin de l’épreuve. HAWTHORN malmena l’embrayage qui rendit l’âme entre les mains de PETER.
    Dans la tourmente l’amitié des deux compères ne se démentit pas et MIKE pesa de tout son poids pour faire réintégrer PETER. »

    Tout ceci fait un peu penser à un épisode Marcel Arnold – JP Jarier (raconté dans Jarier, de la Gordini à la Formule 1 de Johnny Rives) où le patron, déçu du comportement laxiste de son protégé, décide de lui imposer une course de pénitence. C’est la réaction typique d’un père déçu par l’ingratitude de son fils, fût-il spirituel. Ce père, c’est Ferrari bien sûr.
    Voilà, je souhaitais juste approfondir ce point, après avoir découvert Romolo Tavoni au-delà des clichés, grâce à la prose de Chris Nixon.

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