Champagne and podium

Champagne and podium… Les trois pilotes se tiennent bien droits sur le podium. Ils écoutent religieusement l’hymne national du vainqueur. Puis celui du constructeur. Quelle course ! Endiablée. Disputée parfois au-delà de l’entendement. Ils reçoivent chacun leur trophée et ….?

…et chacun ouvre un Jéroboam de Champagne Mumm à 300 $ pièce et asperge les autres pilotes, la foule, les hôtesses et parfois un officiel qui s’est malencontreusement attardé. Les bulles d’argent scintillent, volent, se posent comme des larmes de joie sur les visages trempés et heureux.

Enfin ça c’était avant. Avant que le champagne ne cède la place en 2016 au mousseux californien. L’occasion de s’interroger sur l’origine de cette curieuse tradition en essayant de démêler le vrai du faux…Sachant que, comme des poupées russes, chaque histoire en contient une autre…

Michèle Turco

1950 : Création du championnat du monde de F1. 

ACF-1950

Cette année-là, le Grand Prix de France se tient à Reims, haut lieu comme chacun le sait, de la production de Champagne. Deux propriétaires de maisons de champagne, Paul Chandon Moët et Frédéric Chandon de Brailles décident d’offrir un Jéroboam de leur champagne le plus fin au vainqueur du jour. Un cadeau très apprécié par Juan Manuel Fangio. Si apprécié que les années suivantes, les Chandon décident d’étendre la récompense aux trois pilotes du podium.

Arrêt sur image. Observons du coin de l’œil les comportements des pilotes avec leur trophée-Jéroboam.

  • Les généreux et désireux de faire la fête, partagent immédiatement le contenu avec le team, la famille, les amis ; les étoiles dans les yeux de leurs proches leur suffisent. Ils garderont peut-être la bouteille en souvenir ou en feront un gros pied de lampe…
  • Les autres, pas forcément moins généreux, mais certainement plus fétichistes, rapportent à la maison la bouteille élevée au rang de trophée intouchable peut-être par superstition, qui sait ? En tous cas, comme un gage d’un passé victorieux qui vient laisser son empreinte positive et rassurante sur le présent.

1967 : Championnat du monde des voitures de sport

Dan-Gurney-AJ-Foyt-Le-Mans-Victory-Champagne

Ferrari domine outrageusement ce championnat depuis sa création en 1953 avec 10 titres en prototype et 3 titres en GT à fin 1965. En 1966, l’arrivée de l’armada Ford rend les affaires de Ferrari plus difficiles. Ford s’empare du championnat du monde et a bien l’intention de réitérer en 1967.

Ferrari gagne à Daytona et Monza, Ford à Sebring et Spa, Porsche à Palerme et au Nürburgring. La course suivante, Les 24 Heures du Mans, doit faire office de juge de paix. Ford s’engage en force avec l’aide de plusieurs équipes dont Shelby American, et Holman & Moody et quelques grands noms comme Bruce McLaren, Mark Donohue, Mario Andretti ou Bob Bondurant.

Dans les média Us une équipe attire les sarcasmes, ses pilotes, Anthony Joseph Foyt Junior et Daniel Sexton Gurney sont tellement différents qu’on les a surnommés « Chalk and Cheese » – « craie et fromage ». °AJ Foyt est trapu alors que Dan Gurney est grand et dégingandé. La taille (1m90) de Dan a d’ailleurs créé un vrai problème pour le pilotage de la GT40. Problème résolu par une bulle – signe prémonitoire – sur le toit de la voiture afin de lui donner quelques centimètres pour y loger son casque.

Gurney prend la tête de la course pendant la nuit. La seconde voiture, une Ferrari pilotée par Michael Parkes vient se coller à l’arrière de la Ford, bien que celle-ci compte 4 tours d’avance. Tour après tour, Parkes ne lâche plus les parechocs de Gurney, lui faisant des appels de phares et le harcelant sans cesse. Il colle, profite de l’aspiration, tente de pousser à la faute Gurney pour l’évincer de la course pendant la nuit. On pense qu’il va arriver à ses fins quand on voit Gurney partir un peu sur l’herbe dans un virage ; mais en fait ceci n’est que stratégie de course. Gurney veut ainsi forcer le pilote anglais à le doubler. Mais Parkes, plus déterminé que jamais, continue son harcèlement encore quelques tours éreintants pour Gurney. Puis constatant que Gurney reste maître de sa voiture et de ses nerfs, et alors qu’il est près de heurter sa voiture, finalement Parkes se dédouble et continue sa course avec ses 4 tours de retard.

header_champagne_F1_mans_podium-620x420 éAu bout des 24 heures, il ne reste plus que deux Ford en course sur la dizaine engagée, mais  elle est gagnante. L’équipe américaine Shelby American vient de réussir son challenge : gagner devant Ferrari, la course la plus réputée au monde. Et c’est l’équipage « chalk and cheese » AJ Foyt et Dan Gurney  sur la Shelby American GT40 qui inscrit le nom de Ford pour une seconde fois sur le tableau d’honneur des 24 heures du Mans.

Dan Gurney dira plus tard au sujet de cette course : « J’étais tellement ‘gonflé à bloc’  que, lorsqu’ils m’ont tendu le Magnum de Moët et Chandon, j’ai secoué la bouteille et j’ai commencé à asperger les photographes, les autres pilotes, Henry Ford II,  Carol Shelby et leurs femmes. « Ce fut un moment vraiment très particulier ; mais je n’étais pas conscient que je venais d’être à l’origine d’une tradition qui allait perdurer dans tous les cercles de courses dans le monde entier. »

1969 : Grand Prix de France  F1– Clermont Ferrand 

Dans son autobiographie « Gagner n’est pas suffisant » Jackie Stewart raconte l’histoire de sa victoire au grand prix de France. Après avoir gagné la course, il fait un tour supplémentaire pour saluer le public puis arrête sa voiture sur la ligne d’arrivée. Au moment de sortir de sa voiture, il voit surgir une foule immense de journalistes, de photographes et de fans qui accourent vers lui.

Quelqu’un lui tend un double magnum de Moët…mais ce quelqu’un oublie de lui dire que la bouteille est restée au soleil pendant toute la durée de la course.

Alors quand Jackie Stewart l’ouvre pour en boire une gorgée, le champagne lui saute littéralement au visage ; il essaye alors de boucher la bouteille avec son pouce mais cela ne fait qu’accélérer la trajectoire et la force du jet de champagne.

En définitive ce jour-là fut la meilleure aspersion de champagne connue jusqu’alors sur la foule des fans et des media : une tradition était née en Formule 1 et Jacky Stewart disait vrai car c’était la première fois qu’asperger de champagne la foule et les media avait lieu sur une course de F1.

Alors Jackie Stewart est-il l’initiateur de la tradition ? Pourtant…

1966 : 24 Heures du Mans 

1966 Jo Siffert Le Mans

Jo Siffert finit 4e et 1er en moins de 2L. Quand il ouvre la bouteille de champagne pour en boire un petit peu, le bouchon saute, il en répand accidentellement sur les gens alentours et sur la foule en contrebas du podium. Alors, est-ce là que tout a commencé ? Pas forcément…Alors continuons à investiguer.

1966 :  Grand Prix d’Australie – Série Tasmane 

En février 1966, Graham Hill réalise à Lakeside Park, au nord de Brisbane,  une course mémorable et très disputée, à l’issue de laquelle il réussit à battre plusieurs grands noms de la course automobile, dont Jackie Stewart qui doit abandonner pour des problèmes de boîte de vitesse.

Graham Hill gagne avec 17 secondes d’avance et se sent tellement heureux qu’il répand le champagne sur la foule pour montrer sa joie et sa satisfaction.

Cette course non couverte par les media télévisuels n’eut que très peu d’audience et de notoriété ; ce qui explique que l’histoire reconnaîtra Jackie Stewart et non pas Graham Hill comme étant à l’origine réelle de la tradition du champagne aux courses de F1. Et c’est donc à cette conclusion mitigée que nous parvenons après nos recherches. Jackie Stewart à partir de 1969 fut nommé membre du comité de direction de Moët et Chandon – on peut comprendre !

Mais désormais c’est une nouvelle question qui me taraude :

Si le premier Grand Prix de France de F1 n’avait pas eu lieu à Reims et donc si les maisons de champagne n’avaient pas jugé commercialement porteur d’offrir un Jéroboam, quelle serait aujourd’hui la boisson dont les pilotes pourraient ainsi asperger le team, les media et les fans ?

Car rappelons-le, le Champagne présente aussi un énorme avantage c’est celui de ne pas tâcher les combinaisons et autres textiles !

Alors les paris sont ouverts …

Notes

  • : L’expression « chalk and cheese » est une vieille expression anglaise faisant référence à la nourriture : celle qui a bon goût et celle qui nous rebute. La craie et le fromage sont opposés en terme de goût. Le fromage est bon, la craie est horrible.

Illustrations @ DR

12 pensées sur “Champagne and podium

  • Merci Michèle pour cette note… pétillante et rafraîchissante. Juste une petit détail, mais qui a son importance : jusqu’en 1967, on ne parlait pas de « Grand Prix de France », mais de « Grand Prix de l’A.C.F. ». Car la série des Grands Prix de France a bel et bien existé au début des années cinquante et regroupait quelques épreuves hors-championnat disputées sur des circuits de l’Hexagone. En 1953, on a couru par exemple à Bordeaux autour des Quinconces, et on aurait donc pu donner aux pilotes du podium un magnum de Médoc. Mais ça ne pétille pas et ça tache. Donc, place à la boisson de fête, le champagne!

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    • Merci pour cette précision Pierre, qui a son importance – Tu es un puits de connaissances en matière de sport
      automobile et je te remercie d’enrichir les miennes.
      Michèle

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  • Sympa ce sujet qui sort des sentiers battus.
    Si ça n’avait pas été le champagne, on peut imaginer qu’une autre boisson pétillante quasi universelle venue d’Amérique aurait pu prendre ce créneau. Mais c’eût été beaucoup moins chic et infiniment plus collant et salissant !

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  • Il y a eu Moët, bien sûr. Mais pas seulement. Dans les années 1950, le meeting de Reims était patronné par Canard-Duchêne qui arrosait copieusement les VIP!

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  • A Rouen on aurait eu droit à du cidre ? Moins classe, il faut avouer.
    Et puis heureusement que la tradition n’est pas née au Paul Ricard. Ça aurait été marrant, mais enfin bon …

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  • Texte sympathique et désaltérant, bravo pour l’originalité.
    Mais un détail m’échappe: aujourd’hui en F1 les bouteilles marquées Chandon, c’est du champ’ ou du » mousseux californien  » ?

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    • C est un mousseux de luxe qui appartient à LVMH

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  • Vous souvenez-vous des podiums des années 79-80 dominées par les Williams sponsorisées notamment par le groupe Bin Laden ( oui les mêmes ) et Saudia… Pas de champagne mais du jus d’orange.

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    • Oui, Jones « sablait » le Tropicana pour ne pas gêner les commanditaires saoudites de l’écurie de Frank. Dont la respectable famille Bin Laden, effectivement.

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  • La photo des 24 heures du Mans 1966 montrée ci-dessus me donne l’occasion de corriger une erreur commise dans mon texte sur Ken Miles, 3ème partie. La dame blonde aux côtés d’Henry Ford II n’est pas madame Ford, comme je le pensais (et comme je l’ai écrit), mais madame Wiltzer, femme du préfet de la Sarthe. C’est un lecteur de Classic Courses qui me l’a fait remarquer (Louis Monnier de l’ACO). Au demeurant, cette correction ne fait que renforcer le sens de mon propos : madame Ford, également présente sur le podium au début, avait, elle aussi, déserté la scène quand on y fit venir Ken Miles et Denny Hulme.
    J’avoue que cela a suscité mon interrogation. Que vient faire la femme du préfet sur ce podium ? Est-ce une tradition du circuit de la Sarthe ? Et pourquoi pas le préfet tout simplement ? Une hypothèse : en 1966, les relations entre la France et les USA étaient au plus bas (retrait de la France de l‘OTAN, discours de Phnom Penh du Général de Gaulle, détestation réciproque de De Gaulle et Lyndon Johnson, etc.) et le Gouvernement français ne souhaitait pas donner plus d’importance qu’il ne convenait au succès de la firme américaine. Et donc le préfet a délégué sa femme pour la corvée. C’était une belle époque, quand le féminisme n’avait pas encore fait tous ses ravages : on pouvait demander à nos femmes de se dévouer.

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  • Cet article déroule le fil d’Ariane jusqu’à l’origine du cérémonial du Champagne sur le podium. C’est à Reims comme il se doit que tout s’est joué. Nuvolari en 1932 sera classé par Michèle Turco dans la catégorie fétichiste car s’il se fait servir du champagne, il garde précieusement son jéroboam Heidsieck Dry Monopole qui lui fera oublier son Lambrusco régional. Fangio lui plus généreux, s’apprête à fêter entre amis, toujours bien entouré à ses arrivées victorieuses à Reims avec cette élégante jeune femme sportive à ses côtés.
    Par la suite on peut observer qu’une bouteille de Champagne change de Marque au gré des années et accompagne la gerbe du vainqueur encore au volant de sa voiture. Aux 12 H de Reims de 1965 les choses se gâtèrent quand Moët et Chandon réalisèrent un scoop en « remettant un jéroboam au vainqueur des 12 Heures de Reims et s’arrangeant ainsi pour attirer sur eux la publicité de presse écrite et télévisée ». Cette félonnerie aux yeux des Marques concurrentes signe le début de la tradition de la remise du Champagne sur le podium. Elle se fit dans la douleur comme en témoignent les différents courriers de protestation de 13 prestigieuses Marques de Champagne. « j’ai noté avec quelle célérité vous avez fait évacuer par deux gendarmes les représentants d’une Maison de Champagne qui s’était permis de remettre un jéroboam… ». A quoi Raymond Roche répond: » je n’avais pas porté grande attention aux remarques faites, mais le geste s’étant répété à l’arrivée des GP de France m’a amené à expulser le responsable des faits. Depuis, l’incident a pris des proportions, et je vous remets photocopies des lettres que j’ai reçues de différentes Maisons de Champagne…je vous informe que cela s’est répété sur le circuit de Rouen-Les Essarts le 11 juillet denier. Cela a amené de véhémentes réclamations des organisateurs de Rouen qui ayant un traité passé avec la seule maison Canard-Duchêne se sont étonnés du geste discourtois d’un représentant de votre marque qui a sauté dans la loge d’honneur et qui a présenté à Jim Clark, Graham Hill et au public un double magnum.. »
    Ce à quoi R.J. de Voguë non impressionné répond:  » nous vous attendons à l’oeuvre, mon cher Secrétaire Général, assurés que vous saurez nous convaincre que c’est uniquement dans un souci de neutralité que vous donnez une place de choix à quelques Maisons de Champagne, celles-ci étant toujours les mêmes… ». Ainsi n’en déplaise à Raymond Roche Moët et Chandon persista et s’installa ensuite durablement sur les podiums de la F1.
    Epilogue, si les Maisons de Champagne avaient laissé de côté ces querelles commerciales pour promouvoir toutes ensemble la création d’un circuit permanent (Paul Ricard l’a fait)) celui-ci serait aujourd’hui idéalement placé et la France aurait conservé son GP national.

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  • Peut-être serait-il possible de rendre ici hommage à deux hommes sans lesquels toute cette magnifique littérature (merci Michèle) n’aurait pas vu le jour : Jean-Marie Dubois, qui sut pendant les années 60, 70, 80… faire des podiums et des après-courses de véritables fêtes dont les témoins (j’en appelle aux plus fidèles pour témoigner…) assurent qu’elles furent inoubliables. Il assra ainsi à la maison Moët et Chandon une image et une promotion sans égale.
    Mais Jean-Marie Dubois n’aurait rien pu faire sans le soutien et la compréhension d’un autre homme, plus discret : Robert Jean de Voguë, gérant de Moët et Chandon, sur la mémoire duquel Philippe Pozzo di Borgo, son descendant, a su exprimer ce qu’il lui devait dans sa formation humaine.

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