Le « Palmier » du mois : « Les années fabuleuses de la Formule 3 »

Ce mois-ci Michel Delannoy, l’âme des Editions du Palmier, nous fait partager quelques bonnes feuilles du livre de Jürg Dubler, de celles qui consacrent les hommes, en l’occurence, la bande à Frank. « Les années fabuleuses de la Formule 3 1964-1970 » au sous-titre trouble : « Vérités vraies et mensonges éhontés ». Mais qu’avaient donc les hommes – et les femmes – qui ont su rendre ces dangereuses années, fabuleuses ?

Olivier Rogar

L’appartement de Frank

Autant vous le dire tout de suite, l’histoire qui va suivre est totalement imaginaire, elle ne contient pas le moindre soupçon de vérité. C’est une fable en fait, et ce n’est que par un hasard tout à fait extraordinaire que les personnages qui en sont les héros portent des noms connus. Tout comme il y a chez nous plein de Jean Martin, en Angleterre les Frank Williams, Bubbles Horsley, Charles Lucas, Innes Ireland et autres Piers Courage se comptent par douzaines. Les gens portant un tel patronyme qui seraient tentés, après lecture de cette histoire, de faire un procès en diffamation à l’auteur en seraient donc pour leurs frais car, je le répète pour la troisième fois (ça devient un véritable leitmotiv), il ne s’agit ici que d’une fiction.

Il était une fois quelques jeunes garçons qui, tout à fait par hasard, fréquentaient la même école, ou plutôt le même lycée technique. Il s’agissait : du fils d’un riche brasseur répondant au nom de Piers Courage, du fils d’un milliardaire à n’en plus pouvoir, Charles Lucas, de Jonathan Williams, pas à plaindre lui non plus, de Anthony Horsley, beaucoup moins riche, et de Frank Williams, pas riche du tout quant à lui (le “véritable” Frank Williams était chez les jésuites, vous voyez bien que rien n’est vrai dans cette histoire !) Durant les récréations, ou après les cours, ces garçons s’intéressaient au sport automobile ; c’était l’époque où Graham Hill devint pour la première fois champion du Monde et faisait battre un peu plus fort le coeur de tous les collégiens britanniques. ”Winning for Britain”, telle était la devise, et, très rapidement, le petit groupe se décida, lui aussi, à contribuer à la victoire des couleurs de leur pays. Jonathan Williams se procura une Austin A 40, ou était-ce une Ford Anglia ? Et les jeunes gens du lycée technique entreprirent d’en faire une auto de courses. Les premiers succès de Jonathan suscitèrent des vocations : Piers Courage s’acheta une Formule 3, avec l’aide financière de Charles Lucas. Anthony Horsley, qui grossissait à vue d’oeil, ayant fait dans son jeune âge de la publicité pour de l’alimentation pour bébés, fut surnommé Bubbles (la Bulle), et démarra dans la vie en devenant vendeur de voitures. Frank Williams parvint lui aussi à gagner un peu d’argent (ceux qui prétendent que c’était juste après l’attaque du train postal sont des menteurs), et s’acheta un Transporter VW et une vieille Cooper F 3.

F3 2Chacun d’entre eux étant bien obligé d’habiter quelque part, Frank, celui de la bande qui avait le sens du commerce le plus développé, loua un grand appartement à Harrow. Il en sous-loua, avec bénéfice, les chambres à ses petits camarades, et réussit de cette manière à s’en sortir. Cet appartement, c’était vraiment quelque chose ! Tous ces garçons étant plutôt amateurs de jeunes filles, il est facile de s’imaginer les va-et-vient qui régnaient dans la maison. Et, une fois que le milieu des pilotes fut au courant de l’ambiance tumultueuse qui était celle de ce logement, le nombre des visiteurs augmenta encore considérablement. En particulier, Innes Ireland en utilisa consciencieusement le salon. On peut considérer, en tenant compte des hypothèses les plus raisonnables, que plus de 500 personnes du sexe faible en ont franchi le seuil et en ont été bien aise. Mais, la préférence des occupants allait, malgré tout, au sport automobile. Frank ne tarda pas à trouver le bon filon. Dans son fourgon Volkswagen, il emmenait toujours une bonne quantité de pièces de rechange et devint bientôt un véritable marchand ambulant spécialisé dans la course automobile. La plupart du temps, il ne conduisait pas la Cooper lui-même, mais la louait à un pilote local. Il ne demandait à ces derniers qu’une caution relativement importante, destinée à couvrir les éventuels dégâts consécutifs à un accident. Et, comme la Cooper tenait à peine mieux la route qu’une vieille Coccinelle, les locataires finissaient assez régulièrement leurs courses dans le décor. A chaque fois, Frank empochait les 500 Livres de caution, puis faisait réparer l’auto pour 200. A ce rythme, son compte en banque s’arrondissait rapidement. Aussi commença-t-il à vendre des autos entières ; et, en septembre 1967, il se lança dans sa première grosse affaire en commandant 10 Brabham neuves d’un coup, pour lesquelles il versa des arrhes. On pense dans les milieux autorisés que ce dépôt d’arrhes était constitué de la totalité de ses économies. Mais, en janvier, les clients potentiels de Brabham devaient apprendre qu’ils ne pourraient disposer de leur nouvelle voiture que vers le mois de juin, la construction des autos de Frank monopolisant  l’ensemble de l’activité de l’usine. Pas étonnant dans ces conditions de voir affluer la clientèle chez Williams, pour acheter les autos chez lui. Cependant Bubbles Horsley s’était réveillé ; il est vrai que lui aussi habitait l’appartement de Harrow. A chaque fois qu’un client potentiel de Frank ressortait, Bubbles lui courait après pour lui faire une offre plus intéressante. Plus tard il fonda, avec d’autres associés l’entreprise “Horseless Carriage”, en Français : “Voitures sans chevaux”. A ce sujet, Frank prétendait que les voitures de Bubbles, non contentes de n’avoir pas de chevaux, ne disposaient pas plus de freins ou d’embrayage. Bien plus tard, le même Horseley devint directeur de courses dans une écurie privée appartement à un riche pair du royaume, et, lorsque ce dernier en eut assez de ce jouet, Bubbles reprit le tout à son compte. Remarque du lord en question : “De toute façon, Bubbles s’était déjà approprié tout ce qui m’avait appartenu un jour !” Parmi les autres membres particulièrement talentueux de la bande il y avait Charles Lucas. A 21 ans, il hérita d’une véritable fortune, qu’il commença par investir dans les automobiles. Puis il fonda une écurie, engagea Courage, Jonathan Williams et Gethin comme pilotes, s’acheta une Ferrari, et joua au grand patron. Ensuite il s’acheta une Rolls-Royce, et Bubbles Horsley, qui traversait une mauvaise passe, fut engagé comme chauffeur, avec casquette et grande livrée. C’est le même Lucas qui construira plus tard, avec le succès que l’on sait, des moteurs et même des voitures. Un peu plus tard encore, il vendit son usine, et nous le retrouverons en 1974 à l’Osterreichring. Cette fois il est chauffeur du camping-car appartenant au lord déjà cité. “Ma mère est toute contente de savoir que j’ai enfin un vrai boulot” m’expliquera-t-il le plus sérieusement du monde. (En relevant cette anecdote, en 1976, je notais à côté : “Je ne serai pas étonné outre mesure si ce lord devenait un jour le chauffeur de Frank Williams” Mais je me trompais lourdement au sujet de ce cher lord. Et, si l’inconscience de sa jeunesse lui a fait dépenser des millions pour le sport automobile, il sut parfaitement préserver sa situation par la suite ; il est aujourd’hui une sommité du sport automobile en Angleterre.)

F3 3

Mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à l’année 1964 ; Jonathan Williams et Piers Courage font équipe en Formule 3, et Frank leur tient lieu de mécanicien. Courage avait un style de pilotage réellement violent, et il avait beaucoup de mal à rester sur la piste. A la suite d’une énième sortie de route, à Monza cette fois, Frank se rendit compte que le châssis tubulaire de l’Alexis était complétement tordu et faisait un peu penser à une banane. On posa donc l’auto contre le mur des stands, et c’est à coups de camionnette qu’on transforma ladite banane en quelque-chose d’un peu moins cintré ; une prune par exemple ! En tous cas, Courage put prendre le départ de la course, mais il fut contraint à l’abandon suite à une panne mécanique. L’année suivante, dans l’écurie de Charles Lucas, c’est Jonathan Williams qui eut les meilleurs résultats ; il signa un contrat avec De Sanctis pour 1966 et remporta 15 épreuves du championnat italien. Dans l’entourage de Gino De Sanctis il y avait quelqu’un qui connaissait personnellement Enzo Ferrari et qui fit le siège du Commendatore dans l’espoir de caser Jonathan. A la fin, Ferrari céda, Jonathan obtint un boulot de pilote d’essai ; il passait le plus clair de son temps à faire le trajet de Bologne à Rome aller-retour. Comme n’importe quel employé, il devait pointer au début et à la fin de chaque poste de travail. De temps en temps, on lui permettait d’essayer une Formule 1, mais tellement rarement que le pauvre Jonathan, qui était particulièrement sensible, ne parvenait pas à prendre ses repères. A la fin de la saison, le rêve de grandeur s’était transformé en dure réalité, et bientôt on n’entendit plus parler de Jonathan Williams. Un ou deux ans plus tard, Frank lui donna l’occasion de participer à une épreuve de Formule 2 à Monza, Courage n’étant pas libre ce jour-là. Et, comme en 1966, Jonathan, le roi incontesté de l’aspiration, remporta la course. Puis, une nouvelle fois, il disparut de la scène. J’ai eu l’occasion de le revoir, plus tard, à l’occasion d’une course de F 2 à Vallelunga ; il était là en tant que spectateur. Son boulot consistait maintenant à piloter un Cessna bimoteur, et à côté de cela il participait à des courses de club en moto.

F3 4Piers Courage, aussi sauvage qu’il ait pu être à ses débuts, devint un bon pilote de Formule 1 ; il devait malheureusement se tuer en 1970, à Zandvoort, au volant de la De Tomaso Williams. Bubbles devint directeur d’écurie chez Hesketh. Quant à Frank Williams (nous sommes en 1976 au moment où j’écris ces lignes), son écurie de F 1 ne figure pas vraiment parmi les meilleures, mais on a comme le sentiment étrange que les choses pourraient changer, et que beaucoup de gens pourraient en être étonnés.

Ce que très peu de gens savent, c’est que Frank courrait lui-même, et qu’il avait même un bon coup de volant. Je me souviens encore comment, en 1966, il sortit de la piste à Vila Real, au Portugal, au volant de sa Brabham toute neuve. Et puis de son coup d’éclat en Suède, à Knutstorp. Avant cela il avait réussi, seul pilote de Formule 3 dans ce cas, à obtenir gratuitement un train complet de pneus Goodyear. A Knutstorp, alors qu’il avait réalisé le meilleur temps aux essais, il rata un freinage et rectifia sérieusement le museau de sa Brabham. Mais, grâce à son stock de pièces détachées, il parvint à réparer durant la nuit, et remporta le lendemain la seule victoire de sa carrière. En fait, c’est son sens du commerce qui l’empêcha de poursuivre une carrière de pilote. Il prenait manifestement plus de plaisir à faire des affaires qu’à courir.

Avec James Hunt, Frank était l’un des deux pilotes qui prenaient le plus soin de leur forme physique durant les années 70. C’était à qui, des deux, en ferait le plus dans ce domaine. Quand il rentrait chez lui, Frank enlevait sa veste et commençait par faire 20 pompes. Ce n’est qu’après qu’il demandait : “Qu’est ce que je peux faire pour toi ?” Quand, en 1976 à Monza, on organisa sur un tour de piste une course à pied, ouverte à tous ceux qui avaient une fonction quelconque dans le grand cirque de la Formule 1 (et dont le vainqueur touchait un prix de 1000 Livres !), Frank Williams et James Hunt firent la course en tête. Et bien sûr, c’est Frank qui l’emporta !

F3

www.editions-palmier.com

Illustrations © DR 

1 : Frank Williams, Jurg Dubler, Rein Wisell F3 Ring Knutstorp 1966
2 : Frank Williams, Piers Courage
3 : Piers Courage
4 : Frank Williams, Patrick Head

 

 

5 pensées sur “Le « Palmier » du mois : « Les années fabuleuses de la Formule 3 »

  • dommage que rien ne soit mentionné sur les frenchies , alpine,matra,pygmée , grac et autres …car tout cela est bien connu et sent le réchauffé .

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    • J’imagine que nous trouverons qqs écuries françaises au fil de ce bouquin. Les frasques de Sir Frank et de sa bande ont rarement été aussi détaillées dans les librairies françaises, et j’avoue que je n’ai pas boudé mon plaisir en les lisant.

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  • Succulent ! Scintillant ! Jurgbilatoire ! Je vais commander illico ce bouquin. L’humour de Dubler est décapant. On a bien compris que cette histoire est inventée… de toutes pièces détachées. Je vais quand même vous raconter une petite anecdote datant de quand Frank Williams courait à pied. Type charmant, qui détestait les français mais parlait un français parfait, et qui a fait courir plusieurs pilotes tricolores, Pesca, Laffite, Leclère, qui j’oublie ? Bon, j’ai eu la chance inouïe de devenir journaliste de F1 en 1979 presque directement en sortant de l’école de journalisme, et comme les Williams ont commencé à marcher fort à ce moment-là, j’allais tout le temps rendre visite à l’équipe de Frank. Lequel, étonné de ma tête de lycéen boutonneux et insolent, a fini par m’accueillir un jour dans son camion en éclatant de rire : « Eric tu es un branleur ! » Et je lui ai répondu je ne sais pourquoi, pour la rime sans doute : « Frank, tu es un voleur ! » En anglais, ça donnait : Eouic, you are a wanker ! Ha ha Frank you are a robber ! » Là-dessus, c’est Patrick Head qui s’est mis à rigoler. Et on a été potes longtemps. Quand j’ai retrouvé Patrick Head au Grand prix de l’Inde 2011, il prenait sa retraite de chez Williams qqs semaines plus tard. Il m’a offert un gin-tonic, et m’a parlé de ses motos.

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  • passionant, comme toutes les vraies histoires de cette époque bénie qui étaient les années 60 et 70. Et les pilotes qui frequentaient le milieu des formules lors cette époque là, se souviennet très bien du VW de Frank Williams qui était plein de pièces, ou du camion de John Surtees qui le mettait à disposition pour reparer les voitures ou qui prètait ses outils à tout le monde dans le paddock. Toute une époque!

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