F1 2016, Monaco. La déception de Ricciardo

Le beau sourire qu’il exhibe à tout moment n’était plus là. Sur le podium du G.P. de Monaco, devant le prince Albert, Daniel Ricciardo affichait une mine contrariée d’autant plus éloquente qu’elle contrastait avec la joie exacerbée de Lewis Hamilton. Une contrariété qui n’avait nul besoin d’explication. Elle coulait de source. Une heure plus tôt on avait été les témoins du catastrophique changement de pneus (13 secondes d’arrêt au lieu de trois) lui ayant coûté la victoire. Une bévue de son équipe que Daniel estimait payer très cher. Trop cher. D’autant plus qu’au Grand Prix précédent (Espagne) il avait déjà été victime d’une autre erreur des stratèges de son équipe Red Bull. Ils l’avaient obligé à un changement de pneus auquel échappa Verstappen… qui en profita pour signer sa première victoire ! Après deux défaites dont il n’était pas responsable, on n’allait évidemment pas reprocher à Ricciardo de ne pas partager la joie – tout aussi compréhensible que sa propre amertume – de l’étincelant Lewis Hamilton…

Johnny RIVES.

 

  • LE COUP DE GÉNIE D’HAMILTON.

Ces dix secondes perdues à son stand, Ricciardo les regrettait d’autant plus amèrement  qu’il les avait gagnées à la force du poignet en début de course. En imprimant, sur sa Red Bull totalement régénérée par une version « B » en gros progrès de son moteur Renault, une cadence telle que les Mercedes avaient  été incapables de la suivre. Ou, pour être juste, la Mercedes de Nico Rosberg en tout cas. Lequel était visiblement peu à son aise sur la patinoire monégasque en début de course. Une patinoire que tous les favoris avaient abordée en pneus « pluie ». Qu’est-ce qui n’allait pas à bord pour paralyser à ce point Nico ? « Le refroidissement des freins, » estimait Toto Wolff après la course – mais avant qu’une analyse circonstanciée ait pu être conduite. Quand consigne fut passée au germano-monégasque de laisser passer Hamilton (16e tour) celui-ci était pointé à un peu plus de 13 secondes de Ricciardo.

La pluie ayant alors cessé et le soleil commençant même à filtrer, les premiers changements de pneus s’étaient déjà produits, Vettel ayant été l’un des premiers à tenter les pneus « mixtes » (13e tour). Ricciardo attendit dix tours de plus pour remplacer ses « pluie » par des « mixtes ». Il comptait alors 11’’2 d’avance sur Hamilton – qui avait donc légèrement réduit son retard sur lui. Lewis tournait alors en 1’33’’5. Avec ses « mixtes » Ricciardo trouva aussitôt une cadence bien plus élevée (1’30’’ au tour). Cela lui permit de recoller à Hamilton en quatre petits tours.

Mais à Monaco, même quand on rattrape un adversaire à grandes enjambées, le problème est en suite de le déborder. C’était d’autant plus difficile à ce moment là pour Ricciardo que pour y parvenir il était obligé de sortir de la trajectoire normale, nettement plus sèche. Il essaya pourtant, mais Hamilton veillait au grain – quitte à couper excessivement dans la chicane, ce qui ne lui fut pas reproché sans doute parce qu’il ne l’avait pas court-circuitée totalement.

Hamilton profita de cet avantage pour conserver ses pneus pluie au delà de toute raison – l’usure les avait transformés en « slicks », au risque de subir une crevaison. Finalement, Hamilton les fit durer jusqu’au 31e passage. Ce fut son coup de génie. Car lorsqu’il s’arrêta pour en changer, il put faire monter directement des slicks désormais mieux adaptés à la piste que les « mixtes » – il faisait soleil !

Ce que voyant, Ricciardo l’imita un tour plus tard. Son stand l’y avait encouragé. « C’est eux qui m’ont dit de rentrer », témoigna-t-il. Hélas, trois fois hélas, les mécanos chargés de la manœuvre étaient encore à l‘intérieur du garage quand il obtempéra. Bilan : dix secondes perdues. Qui lui valurent de reprendre la piste au moment où Hamilton passait plein pot sous son nez. Quand Ricciardo déboucha de la voie de sortie des stands, au bas de la montée, Hamilton le devançait in extremis. La victoire était jouée. Gagnée pour l’Anglais, qui ne s’était arrêté qu’une fois pour les pneus, et perdue pour l’Australien dont le second arrêt décida de sa défaite.

  • FERRARI À LA PEINE.

Une fois encore, la sixième depuis le début de la saison en six Grands Prix, les Ferrari ont été à la peine. Leurs positions sur la grille de départ constituaient déjà un certain handicap (Vettel 4e, Raïkkonen 12e compte tenu d’une pénalité pour avoir changé de boîte de vitesses). Il s’y est ajouté une stratégie audacieuse de Vettel, l’un des premiers à abandonner ses pneus « pluie » au profit de « mixtes » (13e tour). Manque de chance, cela l’amena à reprendre la piste derrière Felipe Massa derrière lequel il perdit beaucoup de temps jusqu’à l’arrêt du Brésilien (20e tour). Quand, plus tard, Vettel en vint enfin aux « slicks » (31e tour) il se retrouva derrière Sergio Perez. Au volant de sa Force India, le Mexicain effectuait une course de toute beauté et Vettel s’avéra incapable de lui ravir la troisième place. Pour en finir avec Ferrari, un mot sur le malheureux Raïkkonen, impuissant sur la piste mouillée (« Je manquais totalement d’adhérence »). Et qui provoqua très involontairement le retard de Grosjean, ne s’étant pas aperçu tout de suite que, son aileron avant coincé sous les roues antérieures après un choc, le privait totalement de direction.

Les accidents ont évidemment  pimenté ce Grand Prix particulièrement difficile. Le plus cocasse (hélas ! pour Ericsson et Nasr) fut celui des deux Sauber à la Rascasse. Un virage qui avait déjà fait trébucher Kvyat parti trop intempestivement attaquer Magnussen. Les Renault ont joué de malheur tout au long de ce week-end, Palmer n’ayant cessé d’aller au décor. En course, il fut l’auteur de l’accident le plus impressionnant dans la ligne droite (qui n’en est pas une) des stands. Comment vont réagir les responsables de l’écurie française à son endroit ? Car la répétition de ses accidents n’est pas faite pour favoriser le développement des réglages d’un châssis très en deça des autres F1. Pour en rester aux accidents un mot sur Verstappen qui a, comme aux essais, achevé sa course dans les glissières proches du Casino de Monte-Carlo. Au moment où il a été éliminé, le Néerlandais était l’un des plus rapides en piste. Il avait gagné dix places depuis le départ. On lui accordera donc des excuses…

Johnny Rives

Johnny Rives entre au journal l'Équipe en juin 1960 pour y devenir le spécialiste des sports automobiles. Il commenta les grands-prix de Formule 1 sur TF1 avec Jean-Louis Moncet, Alain Prost, et Pierre van Vliet de 1994 à 1996. Johnny Rives a encouragé le démarrage de Classic COURSES auquel il collabore depuis le début.

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20 pensées sur “F1 2016, Monaco. La déception de Ricciardo

  • Hamilton a gagné Monaco avec le numéro 44. Il me semble le même numéro que Maurice Trintignant en 1955 qui fit le récit de sa course dans un livre de la Bibliothèque Verte que je vois encore. Mais qui s’en souviens ?

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    • Je me souviens très bien de ce livre et des dessins qui l’illustraient. Vous me faites regretter de ne pas l’avoir conservé !

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    • Je l’ai encore. Il avait été écrit par Franck Dominique, journaliste à l’Action Automobile dans les années 1950. Il doit être trouvable à la librairie du Palmier de Nîmes.

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      • Merci de rafraîchir ma mémoire, Johnny. Je me souviens effectivement de Franck Dominique. N’avait-il pas participé à quelques courses sur Monomill ?

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      • Oui Luc, je l’avais croisé deux ou trois fois à mes débuts en 1960. Comme il avait (un peu) couru en Monomill, je l’enviais. Beaucoup reconnaissaient en lui une excellente plume journalistique. Mais son penchant pour la bouteille jouait en sa défaveur. Tourneur l’avait pratiqué à l’Action.

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  • La tension était palpable sur la grille on pressentait que quelque chose allait se passer car en s’élançant ici sous la pluie les pilotes n’ avaient pas de repères pour apprécier où se situait la limite d’adhérence. Ricciardo et Hamilton se jouèrent immédiatement de ces difficultés tandis que Rosberg mal à l’aise apparaissait tétanisé. L’ombre de Barcelone a laissé des traces alors que le sens d’attaque de son équipier reste intact. Sa victoire fut magistrale, il a fait un sans faute gérant ses pneus pluie tout en résistant à Ricciardo qui avait probablement la voiture la plus efficace. L’australien a démontré qu’il a la stature d’un grand pilote et pouvait l’emporter sans l’erreur de son équipe. Cependant il aurait dû subir la pression de Hamilton si celui-ci n’avait pas été bloqué par Rosberg, toujours obstinément défensif en étant moins rapide comme à Barcelone et qui n’ouvrit le passage que sur ordre de Mercedes. On vit alors Hamilton distancer son équipier comme en 2015, à coups de secondes au tour comme le fit Senna en son temps.Verstappen s’en remettra, il ne fait que commencer alors que ses adversaires ont plusieurs centaines de GP, son esprit combatif est impressionnant. Belles courses de Perez et Alonso mais Räikkönen est vraiment inconstant Vettel aussi mais un cran au-dessus.
    Trintignant dans la Bibliothèque Verte nous y racontait la progression de sa course respectant son tableau de marche et Raymond Miomandre prenait l’antenne en s’époumonant au gré des coups de théâtre dont le moment fort fut le saut de Ascari,

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  • Excellente analyse comme toujours mais j’aimerais connaître votre avis sur le départ derrière la voiture de sécurité.
    Si on avait procédé ainsi en 72 vous n’auriez pas pu écrire ces magnifiques pages de littérature sur le premier de tour de JPB…!

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    • Vous avez raison, mais qu’y faire? Nous avons atteint l’époque du « tout sécurité » et même au-delà… Merci pour vos compliments, JP Squadra.

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    • héhé exact !! Et c’eut été bien dommage ! Tellement cinématographique que ce texte m’inspire en ce moment sa mise en images. Je vous rejoint sur le « tout sécuritaire », mais pour les pics d’audience… sans vouloir reverser dans la polémique, une petite voiture de sécurité à la fin du GP du Japon aurait peut-être éviter le drame de Jules Bianchi. Ceci dit, on a désormais un vrai progrès : le full yellow course et il y en a eu un certain nombre dimanche 😉

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  • Très bon billet, merci Mr Rives.
    Marrant, il y a un truc qui ne rentre pas dans la tête de certains directeurs d’écurie : « À Monaco, quand on est devant on y reste !! ». Pourtant le dernier exemple n’est pas vieux, il date de l’année dernière et Hamilton en avait fait les frais..
    De ce que j’ai lu, c’est Horner lui-même qui a décidé de changer de type de gommes (super tendre au lieu des tendres) au dernier moment. Et comme à Monaco les stands sont à étage… La bêtise de Horner est d’avoir chipoter sur la couleur des gommes alors que cela n’avait strictement aucune importance.. Je comprends l’immense frustration de RIC car cela fait 2 fois d’affilée qu’on l’empêche de gagner..
    Ce qui m’a gâché la course, c’est le départ sous SC : soit on peut courir soit on ne peut pas, c’est quand même simple.. Mais pas pour Charlie, hélas !

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  • Bon résumé comme toujours. Beaucoup ont mis en avant le pit-stop raté de Ricciardo qui lui a très certainement coûté la victoire mais ce n’est pas comme si Hamilton a reçu la victoire sur un plateau, il est très juste de rappeler le retard encaissé derrière Rosberg et sa stratégie risquée mais payant de passer des « pluie » aux secs. Dommage qu’une palanquée de fans sans recul sur les réseaux sociaux préfèrent sauter sur le premier prétexte pour descendre le champion en titre car il ne mérite pas une telle volée de bois, quelque soit la déception ressentie face à l’occasion gâchée de Daniel.

    Sinon pour la Safety Car, que l’on veuille assurer la sécurité est une chose mais comme trop souvent, la sortie de celle-ci a rendu inutile l’utilisation des pneus pluie, vite remplacés par les intermédiaires. Donc à un moment il faudra mettre les choses au clair : ou ils laissent faire les pilotes se débrouiller (ils sont censés être les meilleurs au monde après tout), ou on supprime ce train de pneus pluie. J’ai beau être extrêmement patient avec mon sport favori et éviter le plus possible de cracher dans la soupe (les critiques envers la F1 ont toujours été peu à prou les mêmes si on s’y penche bien), ce point m’a toujours agacé ces dernières années.

    Cela étant, la course a tenu ses promesses et c’est l’essentiel. La saison est déjà plus sympathique à suivre que l’an passé et Montréal arrive, enjoy !

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  • En revoyant les images du podium, avec la Princesse Charlene claquant la bise sur les joues des trois premiers, j’imaginais la Princesse Grace faisant de même sur les visages maculés de sueur, de suie, d’huile et de poussière de Trintignant, Fangio ou Moss ! Autres temps, autres moeurs !

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  • A Monaco, tout devient possible.
    La pluie qui efface le déficit de force de JPB et fait oublier Jarama et Zandvoort quatre ans avant , et l’autre succès promis en 1970 à Charade.
    L’espoir d’être titré de Patrick Depailler qui se dessine en 1978 pour si vite s’oublier , Ronnie Perterson qui gagne quatre ans avant après un tête à queue, et cette même année Godasse de plomb qui finit sur le podium avant de gâcher toutes ses chances l’année suivante par excès de précipitation sous la pluie alors que le français de chez Tyrrell fait pôle et record du tour sans vaincre pour autant .
    Tout est possible quand Gilles Villeneuve gagne en 1981 avec un sens de l’équilibre d’un autre continent ou plutôt d’une autre planète.
    Tout est possible et même le hollandais volant coule par trois fois sans se faire virer.
    Monaco et surtout les lignes uniques et impossibles de notre hôte rivé d’astreinte dans son bureau devant la télé en 1972 pour la victoire du héros du roman d’un champion, et l’inoubliée retranscription écrite de sa course . Un modèle du genre , inégalé, qui m’a laissé sanglé beaucoup plus jeune que Max dans une BRM rouge et blanche sous le déluge, devant Ickx et Fittipaldi. Aucun simulateur informatique ne remplacera ces mots de magie pure et cette sensation unique de victoire face à l’adversité .
    Merci , Monsieur Rives.

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    • Vous me comblez avec vos compliments si bien ciselés, cher lecteur, cher Christophe Dejean. Sincère merci.

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  • En fait et conttrairement à ce que je pensais , si le circuit s’est allongé de 1950 aux années 80 , il est resté stable après :
    3 328 m en 1986 et 3 340 en 2016 .
    M.DEJEAN ; pour avoir passé une soirée entière à parler autos avec JPJ , il est à mille lieux de la godasse de plomb , surnom stupide quand on connait l’homme .
    MONACO pour moi est tout sauf une compet automobile : il y suffit pour gagner de virer en tete à Ste dévote et de rester devant pendant 78 tours ( dans le temps des vrais courueurs automobiles c’était 100 tours ) . EX : senna devant MANSELL , Nico devant loulou et Loulou devant Daniel .

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  • Godasse de plomb est un éloge de son ami photographe de génie (qui l’a si bien immortalisé en survirage sud-américain ), qui communiquait sa joie de vivre dans chaque courbe, l’âme d’un grand artiste du pilotage qui aurait mérité de gagner trois grands prix au moins qui auraient transfiguré son parcours .Un coup de volant extraordinaire , et l’ancien journaliste le plus rapide du monde .Le surnom du courage .

    Qui sait ce qui serait advenu si Max Mosley l’avait libéré fin 1973 pour la Scuderia en lieu et place de l’Autrichien, ou s’il avait fait parfois preuve de plus de rigueur ?Un Chris Amon moderne.
    Je persiste à penser que Monaco 1975 était pour lui , comme Argentine et Brésil cette même année ou trois ans plus tard sur Lotus au Canada .

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