Jules Bianchi – La force du destin

Depuis l’arrière-grand-père Roberto avant-guerre, jusqu’à Jules l’année dernière en passant par les frères Lucien et Mauro, les Bianchi ont inscrit durablement leur nom dans l’Histoire de la course automobile. Une histoire qui aurait dû s’arrêter il y a quarante-cinq ans pour cette famille d’origine italienne passé par la Belgique et finalement sédentarisée dans le Sud de la France. Mais peut-on ignorer la puissance de l’appel de la course ?

Pierre Ménard

Au lendemain de la mort de Lucien Bianchi sur son prototype Alfa lors des essais préliminaires du Mans en 1969, la famille Bianchi, déjà durement éprouvée par le terrifiant accident de son frère Mauro l’année précédente sur le même circuit, fit le serment de ne plus s’investir dans cette course automobile si impitoyable. La promesse tint près de quarante ans. Philippe, fils de Mauro, devint alors directeur de la piste de karting de Brignoles. Rien de comparable, le karting n’est pas la voiture, bien moins dangereux. Il répondait simplement à un appel inconscient venu de loin, de très loin dans les limbes familiales. Pouvait-il seulement prédire que son fils, naturellement assis dans un baquet dès son plus jeune âge, deviendrait l’espoir le plus talentueux que tout un pays attendait ?

CC Jules 2'.jpgJules suivait là des traces qu’il ne pouvait ignorer. L’arrière-grand-père Roberto fut mécanicien de Tazio Nuvolari en Italie dans les années trente, puis de Johnny Claes en Belgique dans les années cinquante. Sans être des pilotes de tout premier plan, ses deux fils Mauro et Lucien portèrent haut un nom qui compta dans le sport auto. Surtout Lucien, qui pilota en Formule 1 de 1960 à 1968, avec une belle 3e place à Monaco en 68 au volant d’une lourde Cooper-BRM qui ne valait pas tant d’honneurs. Et qui gagna Le Mans la même année en partageant une GT40 avec Pedro Rodriguez ! Mauro se distingua également en endurance, surtout sur Abarth en 1962 et 1963 avant de devenir un metteur au point très apprécié chez Alpine à compter de 1964. C’est d’ailleurs au volant d’une A220 qui foutait la trouille à tous les pilotes qu’il eut son grave accident au Mans. Puis, Lucien disparu des circuits à son tour, définitivement. Quelque part, Jules Bianchi devait relever le gant.

CC Jules 3.jpg

Après le drame d’Imola, Vivianne Senna interdit formellement à son fils Bruno de courir. Elle ne fit que reculer l’échéance et, qui sait, tua dans l’œuf une carrière qui ne demandait qu’à s’épanouir (Ayrton Senna était dithyrambique dès qu’il parlait des qualités de pilote de son – pourtant très jeune – neveu). Les parents de Jules Bianchi, eurent l’admirable courage de ne pas brider leur fils dans sa passion. Sa mort vendredi dernier 17 juillet n’est que la dramatique résultante d’une conjonction normalement improbable de facteurs de risques. Jules maîtrisait son sujet, il était appelé à de très hautes destinées, surtout après le remarquable exploit d’avoir amené une brouette de fond de hangar à la 9eplace du Grand Prix de Monaco 2014 après s’être tapé deux pénalités durant la course ! Il aurait tôt ou tard intégré la sphère Ferrari, d’abord dans une écurie cliente, puis à la prestigieuse Scuderia.

Certainement… peut-être… on ne peut de toute façon pas écrire une histoire qui n’existera jamais. On peut juste contempler, le cœur étreint par la tristesse, ce jeune visage au sourire si naturel qui semble dire que la vie est belle et qu’elle promet de grandes choses. Et se dire que les sports mécaniques resteront toujours dangereux, quoi qu’on dise, quoiqu’on fasse. Si on n’accepte pas cela, on ne peut pas continuer de regarder le spectacle de ces princes des pistes en toute innocence.

Adieu Jules.

Photos © DR

  1. Jules Bianchi Spa 2014
  2. Mauro Bianchi Chimay 1965
  3. Lucien Bianchi 1968

10 pensées sur “Jules Bianchi – La force du destin

  • Merci Monsieur Menard pour cet émouvant article a propos du décès de Jules Bianchi , article bien documenté aussi….nettement mieux qu’un article que je viens de lire dans la presse française , où un journaliste sans culture cite le noms de tous les pilotes de F1 qui se sont tués…..en oubliant Lucien Bianchi !

    Je pense à Lucien , mon ami et coéquipier du Tours Auto 62 , presque tous les jours.

    Cordialement Claude
    Écrit par : claude dubois | 20/07/2015
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  • Si nous pensons au même article, le nom de Pedro Rodriguez n’était pas mentionné, lui non plus.
    Écrit par : Pierre Ménard | 20/07/2015

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  • Merci Pierre. Parfaitement juste, au sens propre et figuré. Impossible d’oublier Jules lorsqu’on a eu la chance de le rencontrer, même très jeune, dans l’exercice de sa passion. Il dégageait une impression de maîtrise et de puissance que seuls les très grands possèdent. Vraiment impressionnant. Un garçon formidable. Les mots me manquent pour exprimer ma tristesse et ma rage.

    Un gâchis d’autant plus insupportable que l’erreur funeste, et selon moi avérée, d’un homme (j’ai du mal à prononcer ce mot à son égard) aujourd’hui lavé de tout soupçon est évidente. Je suis toujours aussi révolté et le serai à jamais.

    Quoi qu’il advienne. Merci Jules.
    Écrit par : Flugplatz | 20/07/2015
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  • Une brève anecdote concernant Lucien. Je crois bien que c’est en 1960 à l’approche des 1000 km de Paris – l’épreuve la plus importante de la saison à proximité de la capitale. J’interviewais Jean Guichet, une des figures en vue de cette prochaine course qu’il allait affronter au volant d’une Ferrari 250 GT, la voiture reine de cette catégorie à l’époque. Je terminais notre entretien par une question « bateau ».
    « Jean quel est ton favori pour ces 1000 km?
    – Olivier Gendebien!
    -Ah? tu as une bonne raison pour ça?
    -Oui. Parce qu’il a un coéquipier très rapide, Lucien Bianchi… »
    Écrit par : Johnny Rives | 20/07/2015
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  • Toujours aussi talentueuse ta plume,Pierre,à versants poétiques,voire
    mélancoliques…
    Tu résumes nos pensées,et celles de quantité de pilotes,dans une phrase
    de ton introduction : « peut-on ignorer la puissance de la course ? ».
    Bravo et merci pour ces quelques lignes,dédiées à la « dynastie » Bianchi.
    Écrit par : Michel Lovaty | 20/07/2015
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  • Dans les années soixante, j’étais lié d’amitié et de complicité avec un journaliste belge de mon âge, Philippe Toussaint. Ensemble, nous avions plusieurs fois bavardé avec Lucien Bianchi et un jour, il nous a présenté l’un de ses amis américain alors peu connu chez nous : Mario Andretti. Les deux hommes étaient très liés et Lucien se comportait un peu comme un mentor en Europe pour le jeune Mario. Il est vrai que, par sa compétence, son talent et sa gentillesse, il n’avait que des amis dans le milieu de la course, et cela dans toutes les disciplines. C’était notamment un des piliers de l’équipe Citroën de René Cotton. Avec Mauro, mes relations ont été moins cordiales. Une interview de Patrick Depailler en 1967 dans Moteurs le faisait apparaître comme une sorte de dictateur qui imposait ses réglages chez Alpine. Patrick était « très remonté » et Mauro m’en avait voulu d’avoir retranscrit ses propos sans lui demander sa version des faits.
    Écrit par : Luc Augier | 20/07/2015
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  • Merci,

    Bien trop de tristesse et de sentiment d’injustice. J’espère que nombreux seront les soutiens demain mardi 10H auprès des BIANCHI. Qui seront dans la pire des douleurs.

    JULES#17 est et reste en nous.
    Écrit par : Gilles HUA | 20/07/2015
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  • Pour rebondir sur le commentaire de Luc Augier au sujet de Mauro Bianchi et de ses relations parfois un peu délicates avec ses coéquipiers, on se replongera avec délice dans la passionnante interview d’Henri Grandsire par Jean-Paul Orjebin, au cours de laquelle le sujet du brillant et ombrageux Mauro est évoqué à plusieurs reprises.

    http://classiccourses.hautetfort.com/archive/2013/02/01/henri-grandsire.html
    Écrit par : Philippe7 | 24/07/2015
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  • J’aurais dû solliciter un entretien avec Mauro Bianchi , de manière à connaître son point de vue , j’aurais dû…
    Écrit par : Jean-Paul Orjebin | 02/08/2015

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  • Cher Jean-Paul, peu après avoir écrit le commentaire ci-dessus je me suis replongé dans votre tout aussi passionnante interview de Jacques Cheinisse, et je me suis fait la réflexion que j’aurais été bien avisé de la relire avant de commettre le commentaire aigre-doux en question, car Cheinisse ne manque pas d’apporter quelques bémols au point de vue d’Henri Grandsire, qui reçoit d’ailleurs lui aussi quelques piques élégantes mais acérées ….

    http://classiccourses.hautetfort.com/archive/2014/01/22/jacques-cheinisse-5278825.html#more
    Écrit par : Philippe7 | 04/08/2015
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