Jean-Pierre Beltoise (3/7)

« Avec un seul bras valide Beltoise ne parviendra jamais à maîtriser une voiture de course. Son infirmité le condamne. Il est fini. »

 Jean-Luc Lagardère ne pouvait pas ignorer ce leit-motiv. Il l’avait entendu si souvent… Ceux que Jean-Pierre avait ironiquement critiqués dans sa rubrique « A cœur ouvert » de Moto Revue pouvaient exercer leur revanche. Matra venait de prendre le contrôle des automobiles René-Bonnet. Pour étayer ce nom peu connu dans le monde de l’automobile, le directeur-général de Matra avait eu l’idée de poursuivre les activités sportives de René-Bonnet en construisant des Formule 3 pour 1965. Il avait engagé J.P. Jaussaud et Eric Offenstadt. Et même le convalescent Jean-Pierre Beltoise qui venait de sortir de huit mois d’hôpital.

                                                                Johnny RIVES

Le jour où Jean-Pierre Beltoise est « sorti de la mélée »

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Jean-Pierre lui avait été chaudement recommandé par Gérard Laureau, pilote officiel de René Bonnet depuis une décennie. Laureau était convaincu du talent de Jean-Pierre. Il avait été admiratif de le voir, lors des 12 Heures de Reims 1964, maintenir leur René-Bonnet dans le sillage du rapide prototype Alpine M64 de Mauro Bianchi. Jusqu’à son élimination due à un accident terrible à 250 km/h dans la courbe après les stands qui, quelques années plus tôt, avait déjà été fatale à Annie Bousquet puis à Luigi Musso. C’était en pleine nuit, le départ des 12 Heures ayant eu lieu à minuit. Jean-Pierre avait fini par être retrouvé affreusement blessé, ayant été éjecté de sa René-Bonnet en flammes. Il n’y avait pas de harnais à l’époque.

jean-pierre beltoise,johnny rives,classic courses,jean-luc lagardere,matra,gérard laureauLaureau s’était précipité à l’hôpital de Reims à temps pour s’opposer à l’amputation envisagée du bras gauche de Jean-Pierre. Il fit appel à un médecin de ses connaissances, le Pr. Dautry. Lequel sauva Jean-Pierre de l’amputation qui aurait ruiné sa vie.

Sur son lit d’hôpital, Jean-Pierre, criblé de broches apparentes, était si impressionnant à voir qu’un jour je dus le quitter précipitamment pour ne pas tourner de l’œil. Quelques jours plus tard, apprenant que l’articulation de son coude ne pourrait être rétablie, il me fit voir, gestes à l’appui, l’angle qu’il avait choisi entre le bras et l’avant-bras pour tenir sa fourchette en coupant un steak, saisir son portefeuille dans une poche intérieure. Et, bien sûr, être à bonne distance d’un volant.

Mais quel volant ? Les René-Bonnet étant menacées de disparition, il axa ses objectifs sur la moto. Sur pied en mars, il découvrit les difficultés auxquelles, à moto, se heurtait son bras gauche. Il voulut courir quand même, chuta à Pau et au Mans.

« JE COMPTE SUR VOUS ! »

 C’était clair : la moto n’était plus pour lui. C’est alors qu’apparut Matra en repreneur des automobiles René-Bonnet. Gérard Laureau, encore et toujours lui, rencontra Jean-Luc Lagardère pour le convaincre  d’engager Beltoise. En dépit de son infirmité.

Clermont-Ferrand, 27 juin 1965, trois Matra F3 sont engagées. Montlhéry, Monaco et La Chatre se sont déjà résumés à des apparitions inabouties. Rebelote à Clermont. Jean-Pierre a tapé à la sortie d’une épingle. « La direction s’est bloquée ! » se plaignit-il.

Alors les bonnes âmes de ricaner : « Sa direction ? Mais non, c’est son bras  qui est bloqué. Son infirmité le condamne ! » Lagardère ne connaissait Jean-Pierre que depuis deux mois. Mais il croyait en lui. Il l’interrogea avec gravité : « Jean-Pierre, j’attends de vous une réflexion sincère. Votre carrière et votre vie en dépendent. Que s’est-il passé ? Direction bloquée vraiment ? »

Jean-Pierre n’hésita pas : « Oui ! »

« C’est bon, admit le patron de Matra Automobiles. Il faut que nous gagnions bientôt. »

Et il ajouta : « Je compte sur vous ! »

Lagardère n’eut pas à attendre longtemps : une semaine plus tard, le 4 juillet 1965, sur le circuit de Reims, Jean-Pierre Beltoise créait la sensation en imposant sa Matra dans l’épreuve de F3. A l’issue d’une course brillante et d’un sprint habilement mené, il triomphait des meilleurs espoirs britanniques emmenés par Piers Courage. Un triomphe d’autant plus émouvant qu’il survenait  tout juste une année après l’accident ayant failli lui coûter la vie sur le même circuit. En outre, cette résurrection symbolique se produisait 13 ans après l’historique victoire que Jean Behra avait remportée en 1952 en imposant sa Gordini bleu de France devant les Ferrari. Les journaux saluèrent ce succès avec une belle unanimité.

LA MORT D’ELIANE

Après Reims, Jean-Pierre se classa 2e à Rouen (derrière Courage, qui eut ainsi sa revanche), 2e encore à Magny-Cours, puis vainqueur à Cognac devant un « privé » dont on allait bientôt reparler, Johnny Servoz-Gavin. Et enfin de nouveau 2e aux Coupes du Salon de Montlhéry. Champion de France F3, il avait réduit ses détracteurs au silence de la meilleure des façons, confirmant la confiance que Jean-Luc Lagardère avait placée en lui.

Ce dernier eut souvent l’occasion de revenir sur la victoire de Reims, à l’origine de tant de décisions positives : « Ce jour là, a-t-il dit, il s’est passé quelque chose d’énorme. Si, la veille, on avait dit que Matra, cette marque inconnue, et que Beltoise, ce pilote « fini », allaient gagner une course, personne ne l’aurait cru. Et pourtant c’est arrivé. Bien sûr c’était la victoire d’une équipe, d’ingénieurs, de mécaniciens. Mais plus que tout ce fut la victoire d’un homme, Jean-Pierre. Parfois, pour faire avancer les choses, il faut qu’un homme sorte de la mêlée. Ce jour là, c’est bien Jean-Pierre qui est sorti de la mêlée. Cette victoire, quoiqu’il arrive désormais, restera pour moi la plus belle de toutes. »

L’année suivante, 1966, Lagardère donnait le feu vert pour la création d’une équipe de F2, avec Jean-Pierre et Jo Schlesser, le pilote français le plus en vue de l’époque. Hélas, le chemin vers les étoiles qu’avait envisagé le tout jeune Jean-Pierre Beltoise, était jonché d’épreuves terribles. En avril, après guère plus d’un an de mariage, il avait la douleur de perdre sa jeune femme Eliane dans un accident de la route alors qu’elle se dirigeait vers leur maison, « La Vallée » récemment achetée à Saint-Vrain au sud de Paris.

« Décidément le mauvais sort ne cesse de s’acharner sur moi, » me dit-il alors. Il était en pleine détresse. Mais il parvint à se raidir face à l’adversité. Il reprit son combat, endossant en fin de saison un second titre de champion de France auto, cette fois dans la catégorie suprême F1/F2. Il s’était mesuré d’égal à égal à Jim Clark soi-même. En outre, engagé dans le prestigieux G.P. de Monaco F3, il y avait signé une victoire d’importance devant le grand espoir britannique Chris Irwin .

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Jean-Pierre était sur une voie royale. Il le confirma avec un éclat extraordinaire au début de 1967. Matra avait engagé trois F3 dans la Temporada argentine mise sur pied sous l’égide du grand Fangio. Quatre courses (Buenos Aires, Mar del Plata, Cordoba et encore Buenos Aires) et… quatre victoires de Beltoise. Devançant  ses équipiers Jaussaud et Servoz-Gavin, il confirmait sans ambiguïté sa position de leader de l’équipe Matra. La presse argentine l’avait surnommé « El ganador » !

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L’année suivante, 1968, il devenait champion d’Europe F2 – prouvant qu’il avait mérité plus que tout autre de se voir confier en F1 la Matra MS11. Une F1 propulsée par un moteur à 12 cylindres en V, un vrai moteur de course conçu et réalisé chez Matra, événement qui paraissait inconcevable trois ans plus tôt. Désormais, l’objectif suprême de Jean-Pierre était là, tout proche : courir en Grand Prix.

                     (à suivre…)

Illustrations :
Illustration 1 : Victoire Reims F3 1965 @ Eric Della Faille
Illustration 2 :  Hopital 1964 @ Jean Pierre Melin
Illustration 3 : Victoire  Monaco F3 1965 @ Jean Bernardet
Illustration 4 : Champion F2 1968 @ DR

Johnny Rives

Johnny Rives entre au journal l'Équipe en juin 1960 pour y devenir le spécialiste des sports automobiles. Il commenta les grands-prix de Formule 1 sur TF1 avec Jean-Louis Moncet, Alain Prost, et Pierre van Vliet de 1994 à 1996. Johnny Rives a encouragé le démarrage de Classic COURSES auquel il collabore depuis le début.

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17 pensées sur “Jean-Pierre Beltoise (3/7)

  • Toujours un plaisir de vous lire et de vous entendre, à l’occasion de ce magnifique et charmant entretien avec Manzon,
    Beltoise, Manzon et beaucoup d’autres sont des leçons de courage et d’esprits combatifs, sur la piste et en dehors.
    Le temps est passé, y avait il jadis ces « Mauvais gestes » ? Qui me désolent depuis, disons, ce magnifique pilote qu’a été Senna (Je n’oublie pas non plus son extraordinaire geste pour Comas qui est attaché à ceux lors de l’accident de Lauda ou l’effroyable désespoir de Purley) et d’autres depuis lors.
    Leurs extraordinaire talents se seraient passés de certains comportements mais peut être est-ce l’expression de la combativité que je mentionnais, que la louable amélioration de la « sécurité » des voitures (Relative nous avons cela frais dans nos esprits) a entraîné. Cela étant si la personnalité de l’actuel champion du monde peut être commentée il est évident que son extraordinaire combativité ne le conduit pas à des écarts de comportement, sur la piste.
    J’ai appris au travers de Classic Course que Brabham n’était pas exempt de « Taquineries ».
    Vous lisant et vous écoutant je retrouve avec Manzon et Beltoise cette évocation chevaleresque et épique qui m’attirait quand j’ai commencé, il y a fort longtemps (Hill & BRM ou Clark & Lotus devaient être champion du monde à l’époque) à m’intéresser à la F1. Je rêve de retrouver ce sentiment.
    Votre article, si besoin était, rappelle également comme Lagardère, père, était un « Grand ». Je rêve également de retrouver, plus nombreux, ces « grands » qui font la F1 en dehors des voitures, Neway en est un assurément, Lauda aussi, incontestablement Williams (Pour plusieurs raisons) et quelques autres. Pas tant que ça.
    A vous lire longtemps.
    Écrit par : Jules | 30/01/2015

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  • Merci Johnny , c’est passionnant ces tristes et beaux souvenirs du renouveau
    du sport automobile Français des années 60 avec J.P.B.
    Écrit par : François Blaise | 30/01/2015

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  • Ce rappel me ramène au GP de Pau 1964. J’étais étudiant à Toulouse et je m’étais offert une place de loge (50 F à l’époque !) qui donnait accès au paddock. C’est à cette occasion de j’avais vu pour la première fois et cotoyé (sans oser leur parler) Gérard Laureau et Jean Pierre. J’admirais l’originalité de leurs René Bonnet F2 et j’étais très déçu par leur manque de compétitivité. C’est aussi à cette occasion que j’avais fait la connaissance de Georges Fraichard qui m’avait proposé un stage d’été à Moteurs, ce qui m’avait permis d’aller à Reims. Pau 64, c’était aussi le début de la F3 1000 cm3 avec Jaussaud, tout frais Volant Shell qui avait gagné avec sa Cooper-BMC après la sortie de route d’Eric Offenstadt sur sa Lola noire et or. Je me rappelle aussi Jean Paul Behra, sur une Lotus de Ford France (l’année précédente, il courait à moto sur une Velocette, sous l’oeil bienveillant de son oncle José). Manque total de discernement de ma part : je n’ai réalisé que plus tard qu’au départ de cette course de F3, il y avait aussi un certain Johnny Rives ! Amitiés Johnny, et continue à ranimer les souvenirs, c’est un régal.
    Écrit par : Luc Augier | 30/01/2015

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  • Merci Luc. Ce GP de Pau fut un de mes jours de gloire. En tout cas les essais: je m’étais qualifié en 1ere ligne avec une Lotus 18 de l’école Winfield!
    Écrit par : Johnny Rives | 30/01/2015

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  • très bel hommage un très grand pilote mais aussi par ricochet à un très grand entrepreneur tout aussi précieux que François GUILTER pour la filière du sport auto français j’ai nommé Jean-Luc LAGARDERE.
    Écrit par : fouillen | 30/01/2015

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  • Beau texte, tellement personnel.
    Merci.
    Écrit par : ferdinand | 30/01/2015

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  • Johny, j’adore vos merveilleux articles que je lis sur FB…depuis l’Amerique. Cela me rappelle ces fabuleuses compétitions des années soixante, le courage, la passion et la camaraderie de tous ces grands champions disparus. MERCI, take Care. Phil Henny
    Écrit par : Phil Henny | 30/01/2015

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  • Tout ce que vous racontez Cher Johnny, nous le savons déjà au travers des livres sur JPB mille fois parcouru, mais continuez à nous raconter tout cela, moi je ne m’en lasse pas.
    Johnny refais nous un livre sur JPB !!!
    Écrit par : serge Meyer | 30/01/2015

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  • Félicitations Johnny… Ta plume met vraiment en valeur les qualités de mon « parrain sportif », Jean-Pierre Beltoise RIP
    Écrit par : Philippe STREIFF | 30/01/2015

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  • Encore merci Johnny pour ces souvenirs si précis
    J’ai ressorti récemment les photos de sa victoire à Reims en 65 qui faisaient partie des archives de L’automobile club de Champagne
    Certaines seront exposées sur le stand de l’organisateur du salon champenois des véhicules de collection les 7 et 8 Mars prochains
    Écrit par : olivier Barjon | 31/01/2015

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  • Bonjour Johnny. Après cette avalanche de remerciements et de félicitations, je suis obligé d’ajouter les miens. Que ce doit être lassant 😉
    Une question cependant. Savez-vous où a été prise la dernière photo (n°4), celle de 68 ? L’ambiance est plutôt sympa avec cette lumière rasante, ces tâches rouges des pompiers en « fond filé », ce bleu pétard et ce format carré…
    Écrit par : Flugplatz | 02/02/2015

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  • @Flugplatz : pour ma part, je dirais Albi … La MS7 de Beltoise y portait le n°12 en 68.
    Écrit par : Olivier Favre | 03/02/2015

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  • Albi? Bien possible… Peut-être Olivier Rogar qui en a fait le choix, nous le confirmera-t-il? Je profite de cette intervention pour dire un grand merci à tous de suivre mes propos avec tant d’attention… et d’indulgence.
    Écrit par : Johnny Rives | 03/02/2015

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  • Ce document toujours aussi minutieusement travaillé de Johnny Rives nous fait revivre la carrière d’un champion hors norme. Il a comme les plus grands traversé des drames qu’il a surmontés et connu de grandes victoires qui lui valent le statut de héros. Son accident à Reims eut bien lieu dans la courbe Bousquet mais si je ne me trompe l’accident de Musso s’est produit avant dans la courbe du Calvaire.
    Écrit par : laurent riviere | 04/02/2015

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  • Parfaitement exact. Mais pour faire simple, comme les deux courbes se succèdent, je les ai fondues en une seule. My mistake.
    Écrit par : Johnny Rives | 08/02/2015

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  • La précision et le détail dans chaque récit, tout cela met en valeur un parcours sportif de haut niveau et une volonté sans faille malgré son handicap. Tout cela renforce mon admiration pour Bébel. Merci encore Johnny !
    Écrit par : Ribet Michel | 02/03/2015

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  • A l’attention de JOHNY RIVES
    Tu as vécu comme moi les premiers « volant shell ». Je n’ai participé qu’à un seul, le premier en 1963 et j’avais terminé 3 ième, on dirait aujourd’hui sur le podium.J’ai toujours regreté de n’avoir pas utilisé la voiture de Jean Pierre Jaussaud le jour de la finale qu’il a remporté avec panache . Jean Paul BEHRA , second , avait lui , la même voiture que lui . C’est du passé qui a été gommé par ma participation à la course de Cognac sur une Lotus 18 de l’école comme toi à Pau.Loin devant moi, Beltoise et Servoz se sont livrés un duel incroyable et je me souviens que la pédale de frein de Servoz était tordue à presque 90 °!!!!Beltoise avait la MATRA F3 d’une pureté rare et la gentille petite amie de Servoz venait de lui offrir le dernier modèle neuf de la Brabham F3 qu’il utilisait pour la première fois !! Tu as cotoyé tous les champions de l’époque et je me demande si ils t’ont raconté certains cotés de leur existence par peur du journaliste que tu était !!!
    Comme moi tu n’as pas gagné le Volant shell mais je ne regrette rien car je ne serais plus là . J’ai vu SHLESSER brulé vif à Rouen dans la descente du Nouveau Monde, un jeune pilote Belge brulé vif, devant ses parents, dans sa formule 3 pourrie, à Magny Cours, enroulée autour du seul arbre restant autour du circuit.
    J’ai 85 ans et chaque tour de roue est resté dans ma mémoire. En 1963 nous étions les plus mordus et les plus fascinés par cette Ecole magique tombée du ciel !
    Réponds moi si tu as envie Cordialement

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