Grand Prix de l’ACF 1914. La der’ d’avant..

Le Grand Prix de France 1914 se déroula sur fond de conflit imminent en Europe. L’Empire d’Autriche-Hongrie soutenu par son allié allemand s’oppose aux nationalistes serbes et bosniaques. En pleine crise des Balkans, le jeu des alliances lie la France à la Russie tandis que la Grande Bretagne se rallie. Elle s’inquiète de l’essor colonial de l’Allemagne dont l’industrie en pleine expansion cherche à réduire sa dépendance vis à vis des matières premières. En cet été 1914, alors que les velléités de puissance économique et de conquêtes géographiques entre ces nations s’amplifient, tout est prêt pour que le brasier qui couve s’allume rapidement. L’étincelle provoquée par l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand par un Serbe ne manqua pas son but…

 François Coeuret

1914_lyon_ACF-Boillot.jpg

Moins d’un mois avant le déclenchement des hostilités, le Grand Prix de France sera l’occasion d’une  âpre bataille, sportive certes mais qu’on ne peut s’empêcher de lier, avec le recul, à l’affrontement qui va suivre, plus lourd en conséquences celui-là.

Christian Moity, dans un de ses ouvrages (Les précurseurs) atténue cette idée de prémonition attribuée à cette course. Il s’appuie sur la lecture de la presse du moment, ne laissant rien transparaître quant au parallèle avec les évènements politiques d’alors. Seuls les aspects sportifs et techniques de l’épreuve y étaient relatés. A l’époque, il est évident que l’attentat de Sarajevo survenu quelques jours avant le Grand Prix (28 juin) ne laissait pas nécessairement présager de la fulgurance des évènements qui en découlèrent.

Lors de ce Grand Prix, 6 nations, 13 marques sont représentées : Mercedes, Peugeot, Opel, Delage, Sunbeam, Fiat, Vauxhall, Aquila Italiana, Nagant (B), Théo-Schneider (F), Piccard-Pictet (CH), Alda (F), Nazzaro GP (I).

Boillot-1914.jpgLe circuit de Givors près de Lyon a été choisi par l’ACF. Un triangle de 37,631 km agrémenté d’une ligne droite de quelques 13 km, le tout sur routes existantes bien sûr. Le circuit est à parcourir 20 fois soit un copieux parcours de 752,62 km. La réglementation Grand Prix de l’époque admettait des voitures biplaces de 4,5L, cylindrée maximum, dont le poids minimum était établi à 1100kg, la largeur du véhicule ne devant excéder 1,750m.

Au chapitre technique, on relève essentiellement de nobles mécaniques. La plupart des moteurs sont des 4 cylindres à arbre à cames en tête, les Peugeot et Delage (double arbre) disposent d’une commande desmodromique évitant l’utilisation de fragiles ressorts de rappel. Une innovation sur les Peugeot, Delage, Fiat, Piccard Pictet : des freins sur les 4 roues, une nouveauté côté train avant. La voiture suisse d’autre part se paye le luxe, à l’avant toujours, d’être équipée de freins et amortisseurs à huile. Elle dispose d’un moteur sans soupapes(1).

Après les entraînements, les autos de pointe révèlent des performances assez proches, on compte parmi les plus rapides les Peugeot, Mercedes, Delage, Sunbeam.

TChristian_Lautenschlager_at_the_1914_French_Grand_Prix.jpgrois pilotes chez Peugeot : Georges Boillot (vainqueur ACF 1913), Jules Goux (vainqueur Indy 1913), Victor Rigal. Les Delage (vainqueur Indy 1914 avec Thomas) seront pilotées par Arthur Duray, Albert Guyot, Paul Bablot. Chez Mercedes trois Allemands : Christian Lautenschlager, Otto Salzer, Max Sailer, un Belge : Théodore Pilette, un Français: Louis Wagner. Les pilotes Sunbeam sont au nombre de trois : Dario Resta, Kenneth Lee Guiness et Jean Chassagne.

Au matin de ce Grand Prix, une atmosphère lourde s’installe avec un temps couvert, à moins la confrontation de deux pays rivaux par automobiles interposées en soit la cause. On chuchote autour du circuit que l’équipe Mercedes a élaboré une stratégie du lièvre, avec deux voitures, destinée à provoquer la casse des adversaires les plus dangereux. Le Sénateur maire de Lyon Edouard Herriot est présent ainsi qu’André Citroën(2). Pour les nombreux spectateurs, la cote d’amour va aux Peugeot dont la ligne fluide, roues de secours insérées dans un carénage arrière du plus bel effet, fait un tabac! Les Mercedes aux lignes carrées à l’instar de l’organisation naturellement germanique de l’écurie, tranchent côté esthétique. Georges Boillot qui a assis sa réputation en 1912 et 1913 sur les Grands Prix, est le favori du public français qui craint cependant l’impressionnante armada allemande des cinq Mercedes.

Les voitures rangées en grille par tirage au sort, pilotes accompagnés du mécanicien, partiront deux par deux à intervalle de 30 secondes.

Grid_1914_French_GP_Alda-Opel.jpgLe Départ approche… Ferenk Szisz (Alda) et Jörns (Opel) entrent les premiers en piste. Les duos partent en saccades au rythme des accélérations dans la poussière soulevée par le dérapage des roues motrices. En un peu plus de dix minutes, l’ensemble de la meute est libérée. Au premier tour Boillot passe en seconde position au chronomètre. Sailer, ultra rapide, parti après le Français, l’a remonté. Derrière ces deux hommes, Duray sur la Delage bataille avec le coriace Resta sur la Sunbeam. Goux et Pilette suivent illustrant un autre combat Peugeot-Mercedes. Les trois autres voitures à l’étoile en gardent sous le pied, confirmant les bruits qui concernent la stratégie allemande. La Peugeot de Boillot est favorisée par ses freins avants dans les Esses et au cours des ralentissements mais la Mercedes de Sailer est plus véloce dans la longue ligne droite. Au second tour le français améliore son temps de 10 secondes, puis de 20 secondes au troisième tour. Sailer, lui, fait mieux : respectivement moins 20 secondes puis moins 30 secondes. A ce rythme, il est logique que la Peugeot s’incline malgré le forcing déployé par le pilote français. Les deux hommes dominent l’ensemble du plateau.

Otto_Salzer-1914_French_Grand_Prix.jpg

Au quatrième tour l’espoir renaît dans le clan français, Sailer a tourné un peu moins vite et surtout Pilette abandonne vilebrequin cassé. Un lièvre allemand a disparu. Cinquième tour : on fait les comptes : 2’54’’ d’avance pour Sailer sur Boillot. Cependant les observateurs attentifs n’ont pas manqué de repérer une légère fumée dans le sillage de Sailer. Le sixième tour marque un coup de théâtre: la Mercedes de tête ne passe plus, une bielle a traversé le carter…Et de deux. Le lièvre change de nationalité, Boillot prend le commandement au tiers de la course sous les acclamations du public français. Les Allemands n’ont cependant pas dit leur dernier mot, les Mercedes rescapées passent à l’offensive. Changement de stratégie germanique : trois lévriers poursuivent le français qui n’a pas eu l’occasion de ménager un instant ses efforts (3). A mi-course Lautenschlager s’empare de la seconde place tandis que Wagner en conquérant la troisième prend le meilleur sur la Peugeot de Goux qui surchauffe.

peugeot 1914 ACF Boillot.jpg

A 9 tours de l’arrivée, Boillot est sous la menace allemande. Lors des changements de pneus, plus nombreux que ceux des Mercedes, il hésite sur sa monte : entre lisse et « antidérapant », le dilemme s’installe. Il va jusqu’à panacher et repart au combat chaud bouillant. Wagner, le français de Mercedes n’amuse pas  le terrain, dominant un moment « Lauten » lors d’un arrêt pneumatique. Aux trois quarts de la course, le pilote Peugeot conserve 2’ 28’’ d’avance tant son attaque est constante. Pourtant « Lauten » va grignoter méticuleusement son retard, favorisé par les soucis de pneus de Boillot (4)…Au 17è tour, 14 secondes séparent les deux hommes. A ce niveau de l’haletante poursuite, le public, tout acquis à la cause du pilote français, ne sait plus que penser. Boillot va-t-il dans un dernier sursaut pouvoir puiser assez d’énergie pour résister à la remontée de la Mercedes? Au tour suivant, la réponse est sans appel, « Lauten » a pris le dessus. Boillot concède 1’7’’ à l’entrée du dernier tour. La tension est extrême…Sur la ligne d’arrivée, les spectateurs scrutent les Esses…On espère un miracle…

Lautenschlager ACF 1914.jpg

La Mercedes de Lautenschlager surgit et passe la ligne en tête. On attend Boillot… C’est Wagner qui apparaît suivi de Salzer puis Goux qui sauve l’honneur des Peugeot. Stupéfaction! Mais que fait Boillot ? L’homme est arrêté dans le secteur de La Madeleine à l’autre extrémité du circuit, sa voiture s’est mise à tourner sur trois cylindres puis a cassé une soupape. Le valeureux pilote est effondré sur son volant, son mécanicien avec des spectateurs le sortent de son auto, tentent de le faire boire, de le réconforter…

La cinquième place revient à Resta sur Sunbeam suivi par Esser sur Nagant puis Rigal sur Peugeot tandis que Duray conduit la Delage à la huitième place. Neuvième, Champoiseau (Théo Schneider), dixième, Jörns (Opel) et onzième, dernier classé Fagnano (Fiat), 26 abandons seront enregistrés (5).

Ainsi s’achève le dernier Grand Prix de la « Belle Epoque » comme l’appellent les historiens. Les nuages noirs de la « Grande Boucherie » vont pointer dans les cieux mais pour ce qui concerne les Grands Prix, la belle époque n’est heureusement pas finie.                             

Notes

1) Le choix technique de Mercedes est plus sage que celui de Peugeot ou Delage : simple arbre à cames en tête, freins uniques à l’arrière.

2) André Citroën lors de ce Grand Prix représente la firme Mors dont il est directeur.

3) Dans un souci d’efficacité aérodynamique, les  roues de secours des Peugeot sont fixées longitudinalement à l’arrière dans un carénage; le porte à faux occasionné rend la voiture survireuse dans les portions sinueuses où justement ses freins sur les 4 roues doivent l’avantager. Boillot compense ce handicap avec maestria mais au prix d’une concentration de chaque instant sur ces secteurs.

4) Peugeot a beaucoup tergiversé sur le choix de ses pneus avant la course. Aux Pirelli prévus initialement seront substitués des Dunlop qui ne donneront pas entière satisfaction (tendance au déchapage). D’autre part le panachage de Boillot, lisse et antidérapant, s’avéra peu judicieux. Les pneus Continental des Mercedes étaient plus résistants.

5) La majorité des abandons sont d’ordre mécanique exceptés ceux de Maurice Tabuteau (Alda) accidenté sans conséquence et de Ferenk Szisz qui fut heurté par un concurrent lors d’un ravitaillement de son Alda. Le pilote hongrois est victime d’une fracture du bras tandis que son mécanicien fut plus légèrement touché.

Illustrations

Illustration 1 : Chassagne – Sunbeam / Jules Goux Peugeot @ DR
Illustration 2 : Boillot – Peugeot  @ DR
Illustration 3 : Boillot  @ DR
Illustration 4 : Lautenschlager @ DR
Illustration 5 : Grille de départ @ DR
Illustration 6 : Otto Salzer – Mercedes @ DR
Illustration 7 : Boillot – Peugeot @ DR
Illustration 8 : Lautenschlager – Mercedes @ DR

6 pensées sur “Grand Prix de l’ACF 1914. La der’ d’avant..

  • Enzo Ferrari citait souvent ce Grand Prix en référence. Selon lui et jusqu’à très tard (milieu des années 1980) il était l’épreuve ayant réuni le plus beau plateau d’équipes de courses officielles représentant des grandes marques. Merci d’en avoir livré le compte-rendu à Classic Courses.

    Répondre
  • Woaw ! Quelle époque épique. On parlait du courage des hommes de Spa 66 mais concernant ceux là, ce ne devait pas être de la tarte non plus. Des moteurs au couple camionesque sur des pneus de 2CV. De la poussière à qui mieux mieux, des freins de vélo et des roues de secours qui transforment le train arrière en sac à dos… Aujourd’hui on entend les pilotes dire qu’ils ont un problème de « set-up » et qu’ils sont tantôt en « sur », tantôt en « sous »… :-)) Il faut donc toujours tout relativiser. Merci pour le devoir de mémoire cher Monsieur Coeuret !

    Répondre
  • Comment faire de nos jours pour susciter l’intérêt et l’enthousiasme avec vingt grands prix qui se succèdent tous les 15 jours sur des tracés qui se ressemblent ? Mais cela vaut pour presque pour tous les sport : envahi par l’argent, le spectacle sportif est devenu abondant et répétitif. En fait, il n’y a plus d’événement sportif proprement dit. Il n’y a plus qu’un spectacle.

    Répondre
  • J’approuve totalement la remarque de René Fiévet. La banalisation des événements est une grande tristesse.

    Répondre
  • Comme René Fiévet, nous sommes nombreux à nous lamenter de cette évolution déprimante des Grands Prix comme du sport en général…Dans le domaine du rare,il reste quelques pans qui ne s’écroulent pas encore tout à fait…Au niveau Sports mécaniques, je pense aux 24H où l’engouement du nombreux public montre que certains évènements demeurent très populaires. J’en veux pour preuve et en atteste, la ligne des stands où à 2H du matin les tribunes sont encore bien garnies… Sûrement aussi les 500 Miles…Et dans un autre registre le Tour de France…Peut-être peut-on compléter la liste?… Un peu d’espoir qui subsiste…Et j’espère perdurera…

    Répondre
  • En cette année de commémoration de la première « boucherie » mondiale et de la fin de la seconde, François Coeuret nous transporte dans une course de Grand Prix de l’ACF ou les marques étaient nombreuses. Les narrations et anecdotes de Johnny Rives et René Fiévet enrichissent ce ténébreux moment de notre histoire.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.