F1 2014 : Le billet de Johnny Rives – Hongrie 11

 UN DRAME EN QUATRE ACTES

On se félicitait, à l’issue du Grand Prix d’Allemagne, d’avoir assisté à une course animée comme on n’en avait plus vu depuis belle lurette. Incroyable mais vrai : le spectacle a été plus grandiose encore sur le modeste, étriqué, étroit, ennuyeux (et on en passe) tracé de l’Hungaroring. Avec un final à quatre d’anthologie dont les conséquences restent encore imprévisibles pour au moins trois champions : Lewis Hamilton, Nico Rosberg et – mais oui ! – Sebastian Vettel. A nous le plaisir de vous conter ce drame en quatre actes…

                                                             Johnny RIVES.

Acte I : ORDRE ET DÉSORDRE. – Une averse bienvenue a précédé de quelques minutes le départ du G.P. de Hongrie. Bienvenue pour soulager la forte chaleur qui avait écrasé le Hungaroring lors des deux jours précédents. Bienvenue aussi pour tout ce que la piste détrempée laissait planer d’incertitudes au moment de la mise en action. En pole, Rosberg s’en sort impeccablement en abordant en tête le premier freinage après avoir dosé son ralentissement avec juste ce qu’il fallait de prudence pour éviter le blocage des roues tout en restant hors de portée de ce sacré phénomène de Bottas. Derrière eux, c’est un peu « à toi, à moi » mais sans bobo pour personne. Même pour Vettel, surpris par ce diable d’Alonso, mais qui reprendra vite fait bien fait l’avantage sur la Ferrari. Et même pour Hamilton, que le coup de feu l’ayant privé de qualifs, a condamné à partir des stands. Et qui dans sa hâte de surmonter au plus vite ce handicap frôle la correctionnelle dans une sortie de route qui – miracle, miracle ! – le laisse repartir sans autre bobo qu’un aileron avant à peine tuméfié.

 Chacun ayant chaussé des pneus intermédiaires, la hiérarchie s’établit tranquillement : Rosberg lâche tout son monde, cependant qu’à l’arrière Raïkkonen, Magnussen et Hamilton se frayent habilement des passages dans une brousse humide et hostile. Plus en avant, personne ne prend de risques insensés. Même Vettel forcé de constater que la Williams de Bottas est hors de portée de sa Red Bull.

 C’est alors que BANG ! Ericsson, le pauvre, perd le contrôle de sa Caterham – il fallait bien que cela tombe sur un pilote de son acabit… Aussitôt : voiture de sécurité !

 Aussitôt ? Ça n’est pas peu dire. Les quatre premiers (Rosberg qui a une bonne douzaine de secondes d’avance sur Bottas, Vettel et Alonso) viennent de passer devant l’entrée des stands. Les autres, en revanche, ont la chance de pouvoir s’y précipiter. Car la piste commence à sécher. Belle occasion que cette « SC » (safety car) pour changer de gommes. Ce que ne pourront faire nos quatre héros qu’un tour plus tard. Rosberg ne le sait pas encore, mais il ne reverra plus sa belle première place.

Acte II : UN FOL ESPOIR POUR « JEV ». – La neutralisation s’éternisera plus que prévu, Grosjean ayant commis la bévue d’aller taper en zigzagant (comme les autres mais moins attentivement) pour garder ses « slicks » en température. Ricciardo s’est retrouvé miraculeusement en tête pendant tout ça. Il ouvre donc la route au feu vert. Button le dépasse le temps d’un virage grâce à ses pneus intermédiaires qui s’effondreront dès le virage suivant (à croire que chez McLaren ils n’ont pas les mêmes sources d’information météo qu’ailleurs). Donc voilà le héros de Montréal de nouveau en tête d’un Grand Prix ! Rosberg est 4e, Vergne 6e et Hamilton 13e.

 Vergne ? Pourquoi Vergne ? Tout simplement parce qu’au bout de la ligne droite, partiellement sêche sur la trajectoire et complètement humide hors celle-ci, certains pilotes se font des politesses plus ou moins réfléchies. Rosberg est parmi eux. Vergne en profite pour lui passer habilement sous le nez. Et voici notre « frenchie » 4e derrière un trio improbable (Ricciardo, Massa, Alonso). Mais devant, excusez du peu : Rosberg, Vettel et Hamilton.

 Lorsque Perez tape violemment (23e tour), déclenchant une nouvelle « SC », Ricciardo et Massa choisissent encore de changer de pneus. Ce qui laisse Alonso au commandement devant… Vergne. « Je n’avais jamais vu aussi peu de voitures entre la Safety Car et moi », avouera, vaguement amusé, « JEV » à Margot Laffite cinq heures plus tard…

Acte III : VETTEL FRÔLE LE KO.- Le rêve sera éphémère pour Jean-Eric. A la reprise de la course, il tiendra Rosberg, Vettel et Hamilton en échec pendant huit tours. Rosberg semble incapable d’attaquer  la Toro Rosso. La partie n’est pas facile car seule la trajectoire est sêche. D’ailleurs, s’ils trouvent Rosberg trop prudents, Vettel et Hamilton derrière lui, ne font pas mieux. Ils s’abstiennent de le menacer. Vergne tiendra la 2e place jusqu’au 31e tour. Moment que choisit Rosberg pour à son tour changer de pneus. Et Vettel pour commettre une faute inattendue. Préparant peut-être une attaque sur Vergne, il émerge vigoureusement du dernier virage pour aborder en plein élan la ligne droite… et se laisse piéger comme Perez avant lui par un reliquat de pluie. Mais la chance sourit aux champions : Vettel ne percute pas le mur des stands, il le frôle. Le retard que cela lui coûte sera néanmoins insurmontable.

 Pendant ce temps, pneus à l’agonie, notre brave Vergne finit par céder à Hamilton avant de s’arrêter pour des pneus neufs. Alonso en fera bientôt autant. Et voilà Hamilton en tête ! Devant qui ? Devant Ricciardo !

Acte IV : RÈGLEMENT DE COMPTES.- Mais la piste a complètement séché. Les pneus s’usent.  Hamilton va s’arrêter. Sa halte le fait glisser en 3e position entre Alonso et… Rosberg. La Ferrari et les deux Mercedes mènent forte cadence. Mais à quelques longueurs d’écart l’une de l’autre. On va dire plus ou moins une seconde. Alonso roule avec 15 secondes de retard sur Ricciardo. Hamilton est à 18’’ et Rosberg à 19 lorsque l’ordre est communiqué à Hamilton de laisser passer Rosberg. Surprenant ! Aux commentaires, Jacques Villeneuve s’en offusque à juste titre. D’ailleurs Hamilton ne s’incline pas. Il a raison, car Rosberg ne le presse absolument pas, il roule à la même cadence sans paraître pouvoir l’attaquer.

 Quand Ricciardo observe son ultime changement de pneus, Alonso hérite de la tête devant Hamilton et Rosberg. Qui décide lui aussi de changer de pneus. Pour les plus tendres. Bien joué. Il reviendra.

johnny rives,grand prix de hongrie 2014,hungaroring,f1 Commence alors un final à couper le souffle pendant les 15 derniers tours. Alonso, admirable, réussit à tenir tête à Hamilton. Ricciardo réussit à les rejoindre. Comme le fera Rosberg qui a dû pour cela venir à bout de Raïkkonen (que l’on n’avait pas vu à telle fête depuis longtemps) et de Massa en réglant leurs comptes au freinage en bout de ligne droite.

 Devant, la bataille est tendue à l’extrême. On devine Alonso à bout de pneus. Hamilton est sans doute dans le  même cas. Deux agneaux pour Daniel Ricciardo dont on connaît bien les dents de loup tant est fameux son sourire. Démoniaque, ne pouvant faute de vitesse attaquer la Mercedes dans le premier virage, il attaque Hamilton dans le deuxième. Et par l’extérieur ! Et ça passe !

 Alors on ne donne plus chez de la peau d’Alonso qui s’inclinera au freinage du bout des stands. Hourrah ! Ritchiardo, ou Rickiardo, peu importe la prononciation, s’envole vers une formidable victoire autrement plus glorieuse que celle de Montréal – pourtant belle déjà…

 Mais ça n’est pas fini. Revenu dans le sillage du groupe de tête, Rosberg ne demande cette fois aucune prérogative pour dépasser Hamilton. Cette fois il peut l’attaquer. Et ne s’en prive pas. Par l’extérieur du virage n°2, comme Ricciardo. Mais cette fois, ça ne passe pas : Hamilton l’emmène impitoyablement hors de la piste. Tout à l’heure il avait raison. Mais là, non.

 Vous avez dit règlement de comptes ? Il faudra suivre cela de près à Francorchamps, fin aout.

 Photos @ DR

Johnny Rives

Johnny Rives entre au journal l'Équipe en juin 1960 pour y devenir le spécialiste des sports automobiles. Il commenta les grands-prix de Formule 1 sur TF1 avec Jean-Louis Moncet, Alain Prost, et Pierre van Vliet de 1994 à 1996. Johnny Rives a encouragé le démarrage de Classic COURSES auquel il collabore depuis le début.

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13 pensées sur “F1 2014 : Le billet de Johnny Rives – Hongrie 11

  • Merci de relever cette fois « le sacré phénomène de Bottas »… Pour ce qui concerne la (vilaine) manœuvre d’Hamilton sur Rosberg,qu’on prend apparemment enfin au sérieux chez Mercedes, il faut rappeler combien les pilotes « modernes » sont coutumiers du fait. Sans remonter très loin dans le temps, qu’on se rappelle des affrontements Vettel contre Webber, et maintenant Hamilton vs Rosberg – et çà peut fort bien ne pas s’arrêter là. Imaginez Clark fermer la porte à Graham Hill, celui-ci le faire à Rindt un an plus tard, souvenez-vous du respect de Cevert pour Stewart, on pourrait multiplier les exemples. OK, le frottage de portières, à l’eau rouge, des 1000km de Spa en 1970 entre Seppi et Pedro était « viril », mais bon… Le karting est décidément une très mauvaise école et la solidité des coques carbone n’arrange rien… Chez Mercedes, on est semble-t’il persuadé que Nico avait une chance de jouer la victoire, d’où la première demande à Lewis de lui « ouvrir » la porte. La revanche à Spa mais alors sur un circuit n’autorisant pas vraiment les mauvaises manières. Hormis cette bataille pour le titre, Ricciardo s’affirme comme un futur « très grand » et Alonso reste Alonso – mais quand donc retrouvera-t’il la machine pour reconquérir le championnat ?

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  • scènes détaillées aux petits oignons. un délice de lecture, bravo & merci. un stylo stylé ! du bon… « jr » que le feuilleton continue.

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  • Dire que la veille encore, j’ignorais qu’il y avait un Grand Prix ! Je n’en serais voulu de rater celui-ci. Je n’attendais rien de bon du tourniquet hongrois, même si on y a vu en son temps, un des plus beaux dépassements de l’histoire de la F1, souvenez-vous, Piquet sur Senna. Le texte parfaitement rythmé de Johnny Rives nous replonge directement dans cette course folle, Ricciardo a bluffé tout le monde en fin de course, même si Vettel, il faut le souligner, a moins démérité qu’on pourrait le penser faisant, comme mentionné dans l’article, partie du groupe de tête qui avait déjà passé la ligne alors que tous les autres s’engouffraient dans les stands… Bref, un sacré Grand Prix, moralité, parfois Hongrois qu’on va s’emmerder sec devant son écran, eh bien, on a tort.

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  • Encore une magnifique course la F1 se porte bien malgré ses détracteurs. Bien sûr tout n’est pas parfait mais ce podium ne pouvait pas mieux incarner la hiérarchie actuelle. Ricciardo l’étoile montante qui éclipse Vettel, incisif ne devant sa place chez Red Bull que par son seul talent et sans complexe envers son équipier, Alonso formidable pilote qui sait tirer la quintessence de sa monoplace inférieure et n’a pas son pareil pour briller à chaque course quels que soient les conditions et Hamilton, encore une remontée extraordinaire, à la pointe de vitesse exceptionnelle au mental solide qui lui aussi sait extraire le maximum de sa voiture malgré les éléments qui l’accablent depuis Monaco. Ce sont les 3 pilotes du plateau qui ont un petit quelque chose de plus que la concurrence. Derrière Vettel et Rosberg complètent le top 5. Sebastien ne tient pas les promesses que l’on attendait de lui après ses 4 titres je le voyais seul capable d’éclipser le palmarès de Schumacher. Lauda a débauché Hamilton pour tirer Rosberg vers le haut avec les échanges des données de data et renforcer le team. Maintenant que penser de la gestion de Mercedes dans cette course, des déclarations de Toto Wolff et de la prise de position contraire de Lauda?

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  • A propos de la consigne donnée à Hamilton, je pense que le mur n’imaginait pas un seul instant qu’elle serait suivie. Cet ordre envoyé n’avait pour but a mon sens que de rassurer Rosberg.

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  • Je pense aussi que le sort de ce G.P. a été du aux sorties du Safety Car.

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  • Mon inclination pour le sport automobile s’est éclose à l’époque des frêles Lotus 25, BRM P 57 et autre plus puissante Ferrari 250 P. Je loue donc votre ferveur qui semble demeurée toujours intacte mais vous avez eu la chance sans doute de faire de votre passion un métier. En réalité, je n’ai jamais été hostile à l’évolution technologique des voitures de course et bien au contraire, j’ai aimé cette mutation de la fin des années 60, puis 70 et 80. A part quelques ratés, j’ai toujours trouvé ces voitures de plus en plus abouties et très belles et je suis resté fasciné par la magie de ce sport durant de nombreuses années.. Etant de la même génération ou à peu, j’ai été transcendé par le bruit et l’harmonie des moteurs de haute compétition, surtout le son produit par les propulseurs et leurs pétarades apocalyptique lors de changement de vitesse, en haut comme en bas. J’ai adoré le côté chevaleresque des pilotes de cette époque qui semblait former une grande famille, unie dans la joie comme dans la douleur ! Je me suis passionné pour ces combats de héros. Les années 80 ont un peu changé cela, notamment à cause de la forte personnalité de certains pilotes et de leur ego surdimensionné. Puis aussi en raison d’une marchandisation accrue par les couts de fonctionnement de plus en plus élevés, les exigences des sponsors et l’empressement des institutions à satisfaire des revendications assez vulgaires. Néanmoins, ce sport demeurait intéressant même avec l’apparition de grands constructeurs. . Il n’y a qu’à se souvenir des incroyables Grand Prix de cette décennie 80 et de leurs épilogues souvent haletants. Après la disparition d’Ayrton SENNA, j’ai compris cependant que la volonté de l’institution était de rendre ce sport plus propre et plus convenable. Et à travers les mesures draconiennes imposées sur les circuits, l’essence même de la course automobile était en train de se corrompre. Les instances ont décidé alors d’en faire un show médiatique et profitable dans lequel toute chose devait être réglée et millimétrée au point que le pilote ne devenait qu’une composante presque négligeable de la machine. Incroyable (inconcevable) lorsque l’on écoute Sir Jackie STEWART évoquer les sensations que lui-même éprouvait au volant des machines qu’il a si brillamment pilotées (Week end of a Champion). Mais comme la monotonie gagnait, il fallait inventer de nouvelles règles pour rendre le spectacle plus attrayant, sauf qu’il est devenu indigeste. Pour moi passionné, rien ne serait jamais plus comme avant tant l’enchantement s’est évaporé. Monsieur Di MONTEZEMOLLO ne s’y trompe pas et il a raison lorsqu’il prône un retour à certaines valeurs de la course automobile qui doivent s’imposer à nouveau pour redonner du sens à ce sport.

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  • Au fait Monsieur RIVES, allez vous toujours au Maurin des Maures ?!

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  • Tout simplement, une course de sprint, sans artifices – on a bien banni l’antipatinage -, sans liaison radio, sans changement de pneus ou à peine, périodes d’essais plus simples ! Comme en moto quoi ! Mais (que) vive l’aérodynamique !

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  • La première partie se termine dans la confusion chez Mercedes. La gestion de course de Toto Wolff en Hongrie après la 4ème panne survenue sur la voiture de Hamilton a imposé des mises au point. Lauda s’en est chargé en assurant que la parfaite égalité entre les pilotes serait respectée. On observera la suite…

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  • Colin Chapman: « Quand un pilote remporte son premier Grand Prix tout le monde es son ami. Dès qu’il remporte le deuxieme, il devient un rival » : Ricciardo remporte son second GP

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  • NB : la critique est aisée mais l’art est Minotaure. C’est parce que je n’ai pas en ces lieux le niveau requis pour entrer par la porte que je passe par la fenêtre.

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