Ayrton Senna, par Dita Orlov

Rencontre avec un inconu

J’ai rencontré Ayrton Senna pour la première fois alors que je préparais le Concours d’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et que je jouais dans les palaces parisiens pour payer le crédit de ma toute nouvelle harpe ( voir lien bas de page – NDE – ).

Dita Orlov

 

Sortant d’un rendez-vous je pense, il m’a observé quelques minutes, puis il s’est approché de moi et m’a glissé à l’oreille en plaisantant que, lui aussi, préférait avoir le minimum de semelle pour être le plus précis possible sur les pédales… J’ai en effet toujours joué de la harpe pieds nus (harpe qui possède 7 pédales et un pédalier sur 3 niveaux), même en public, cachant mes pieds sous ma jupe (apparemment pas si bien que cela).  Il s’est ensuite assis lentement et voilà comment a débuté une conversation très technique et absolument surréaliste entre la position du pilote et celle de la harpiste : angles, sensations, rapidité, efficacité, réactivité, force nécessaire…numérisation0002.jpg

Sa très vive intelligence et la formidable précision de sa pensée m’ont tout de suite époustouflé.

La liberté de cet échange était, étonnement, totalement dénué de préjugés et simplement axé sur le sujet qui nous était commun ; ceci sans que mon âge ou nos différences ne viennent y interférer. Lorsqu’il s’est présenté après quelques minutes, j’avoue avoir été beaucoup moins à l’aise pendant un petit moment ; mais voyant la détresse profonde que cela provoquait dans ses yeux ; je me suis fait violence en un instant pour revenir au contact simple qu’il semblait attendre. Il était d’une parfaite politesse et physiquement d’une discrète sophistication. Je n’avais jamais et je n’ai jamais depuis rencontré une personne dont l’intelligence était si palpable. Je me souviens avoir pensé que son intelligence transpirait même dans sa façon de bouger et de sourire. Je garde un merveilleux souvenir de ce moment privilégié.

Il y eu ensuite beaucoup d’autres moments comme celui-là. Je ne les ai ni comptés ni répertoriés car je pensais que cela durerait toujours… Ce qui nous liait intellectuellement et alimentait nos échanges était notre volonté commune d’utiliser notre pratique comme vecteur pour en apprendre plus long sur l’essentiel ; à savoir les procédures et les motivations de ce qui nous fait agir et être performant.

Nous avions certaines difficultés communes : je suis dyslexique (sauf à la harpe), et lui avait eu dans son enfance un problème psychomoteur qu’il ne maîtrisait pas toujours à 100% encore à l’époque  lorsqu’il était très fatigué (sauf au volant);  difficultés qu’on a bien du mal à s’imaginer au vu de son degré d’agilité. Pour contrer cela, il s’était peu à peu astreint à acquérir la capacité de pouvoir parfaitement dissocier les sensations venant de la gauche de son corps de celles parvenant de la partie droite et pouvait ainsi lancer des ordres conscients à l’une comme à l’autre de façon très précise.

Nous considérions tous deux que de s’analyser était la seule clé et que la maîtrise du mental et la qualité de sa connexion corporelle grâce à la concentration nécessitaient beaucoup de recherches. Ses propres observations et déductions tentaient en toutes circonstances d’utiliser tout ce qui était à sa portée et son désir de comprendre ne s’émoussait jamais. Un de grands talents cachés d’Ayrton était notamment de savoir lire dans les pensées des chevaux. C’était absolument époustouflant ! Une seule minute d’observation intense et il pouvait alors vous dire non seulement ce que le cheval ressentait et comment il allait agir ou réagir dans les minutes suivantes ; mais également son caractère profond et ce qu’il pensait de son cavalier. Pas étonnant dans ces conditions de parvenir à anticiper le comportement des autres pilotes sur la piste… L’étude de la psychologie (la sienne et celle des autres) occupait une place importante de sa démarche intellectuelle ; et cette étude millimétrée réduisait souvent le fil mince qui sépare l’examen du mental et celui plus subtil de l’âme.

J’ai passé ces dernières années à écrire un livre en partie basé sur la richesse de nos échanges : « Une formule 1 au bout des doigts ». Ayrton était, au sens premier du terme,  un véritable intellectuel doté d’un esprit de synthèse hors norme. Il était un chercheur sans peur et sans concession et un professeur doué d’une grande générosité. Le fait que je sois une musicienne ou une femme n’est jamais rentré dans l’équation de nos discussions. Il semblait que cela n’ait eu strictement aucune importance à ses yeux.

Il ne recherchait à tout moment qu’à obtenir les conditions d’un dialogue d’égal à égal et son désir de partager était sans nul doute au moins aussi grand que celui de comprendre. J’ai depuis toujours essayé de suivre son exemple.

Dita.

 
Photo @ Dita Orlov
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8 pensées sur “Ayrton Senna, par Dita Orlov

  • Quelle merveilleuse rencontre inattendue ! Qui indique bien à quel point Senna était avide de tout comprendre en vue d’un éveil optimal de l’esprit . Dita, si vous lisez ce commentaire, j’aimerais vous poser une question : avez-vous pu savoir si Ayrton, au-delà de l’aspect technique de la chose, était touché par la musique, s’il en écoutait ?

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  • Très joli témoignage d’une merveilleuse rencontre …de celles que nous réserve la vie. Ce parallèle entre la pratique d’un instrument avec la recherche de l’excellence mais aussi du ressenti émotionnel, etla maîtrise d’un pilotage fin et intelligent est très intéressant. On sent bien Dita, qu’Ayrton est toujours présent pour vous comme un repère, un compagnon de réflexion. Ce témoignage est très riche d’informations et d’émotions : merci Dita de nous le confier – aussi précieux et même plus qu’un bijou dans son écrin.Je l’ai relu plusieurs fois et le déguste sans modération…

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  • Dans ses séances de coaching, Alain Ferté prend souvent exemple sur la vidéo en cam embarquée de la dernière spéciale du rallye de Nouvelle Zélande où Marcus Grönholm emporte la victoire devant Loeb pour 4 dixièmes. « Regarde les mains sur le volant, regarde la précision et la douceur des gestes, regarde les trajectoires… » Et oui, n’en déplaisent aux détracteurs ce ce sport, le pilotage peut aussi être tout à la fois une science et un art. Merci, merci, merci Dita.

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  • Je me demande par ailleurs et avec une certaine perplexité combien et quels pilotes ont pu avoir une approche similaire dans leur recherche de la performance.

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  • Merci pour se document exceptionnel à travers lequel on comprend (encore) mieux pourquoi et comment cet homme était exceptionnel, et rare. Merci

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  • Peut être Vettel en est il le plus proche à sa manière, et à son époque.

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  • Récit d’une grande sensibilité , merci Dita , merci Olivier.

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  • Une histoire hors du temps, une rencontre de purs esprits, comme il en existe peut-être au-delà des miroirs… Fascinant…

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