F1 2014 : le billet de Johnny Rives – Bahrein 3

Autant le spectacle du Grand Prix de Malaisie – le bien nommé – avait désolé tous les amateurs, autant l’extraordinaire animation de celui de Bahrein nous a réconcilié avec la F1, fût – elle dotée de moteurs électriques. Cette fois-ci, Johnny Rives prend le relai de notre ami Luc Augier qui ne souhaite pas subir la pression d’une saison complète de F1 à lui seul. Il a donc appelé les copains à la rescousse. Pour le plaisir d’une prose rare et la qualité d’une analyse toujours aussi pertinente.

Classic COURSES

Vous avez dit « fratricides » ?

Par Johnny Rives                                                 

L’écran plasma nous permettait d’admirer la ronde des F1 jusque dans certains détails. Le Grand Prix de Bahrein ronronnait comme le grognement sourd des nouveaux moteurs. Un grondement orageux exprimant une puissance inavouée mais forte. D’autant plus forte et orageuse qu’elle est dopée comme la foudre : à l’électricité…

Les temps changent, on n’y peut rien. Sans à proprement parler regretter les Grands Prix d’autres époques, la domination du duo Hamilton-Rosberg au volant de leurs Mercedes F1 grises nous renvoyait à des temps anciens. Et plus précisément en 1955 lorsque Fangio et Moss éclipsaient leurs adversaires de la même façon qu’Hamilton et Rosberg étaient en train de le faire à l’instant présent. Mais d’une manière autrement plus policée, Moss sagement blotti dans le sillage de celui que l’on surnommait alors non sans raison le « Maestro ». Personne ne s’offusquait de la discipline de Stirling Moss. Le sage public admirait simplement les irrésistibles « flèches d’argent », accordant après leur passage une attention discrète aux Ferrari, Maserati et Gordini qui faisaient ce qu’elles pouvaient loin en arrière.

Des duos dominateurs comme ce tandem Fangio-Moss, le maître et l’élève, l’histoire de la course devait nous en offrir d’autres. Comme Stewart et Cevert en 1973. Ou encore Andretti et Peterson en 1978. Néanmoins le caractère de ces tandems évoluait insensiblement. Tandis que Moss s’inspirait de Fangio avec un inébranlable respect, Cevert, beau et jeune loup au sourire conquérant, avait plus clairement que Moss exprimé son ambition derrière Stewart. Plus tard, il fut clair que Peterson n’avait rien à apprendre d’Andretti. Content ou non, il se pliait à une consigne d’équipe.

Une décennie encore et l’on en arriva à des rivalités franchement déclarées comme en 1987 entre Piquet et Mansell chez Williams. Ou, plus fort encore, en 1988 et 1989 entre Senna et Prost chez McLaren. Temps modernes : la victoire restait glorieuse mais, la télévision aidant avec l’énorme public qu’elle drainait, la défaite était devenue honteuse.

Alors aujourd’hui que peut nous réserver la rivalité qui se dessine en traits de plus en plus vifs, entre Hamilton et Rosberg ? On s’était déjà interrogé non sans inquiétude dans les premiers instants de ce G.P. de Bahrein, quand la première explication entre Hamilton et Rosberg fut loin d’être aussi policée qu’au temps de Fangio. Au passage, on avait pu constater que les champions d’aujourd’hui de Mercedes n’avaient pas l’exclusivité de cette tension interne. Perez avait indiqué à Hulkenberg qu’il reste prêt à reprendre chez Force India la rivalité fratricide qu’il avait montrée vis à vis de Button chez McLaren un an plus tôt. On suivait également avec appréhension le duel qui n’allait pas manquer de se poursuivre chez Williams entre Massa et Bottas. On avait également vu que chez Ferrari Alonso se tenait prêt à répliquer manu militari aux ambitions de Raïkkonen…

Malgré tout ce qu’elles nous révèlent, les images de Canal+ avaient manqué un premier incident. Il nous fut révélé par le témoignage effaré de J.E. Vergne qui raconta avoir été agressé par le pilote d’une Lotus. Et voilà que soudain Maldonado – le bien nommé – se rappela à l’attention générale, avec sa Lotus justement, en propulsant Guttierez en pirouettes désordonnées. Le Mexicain s’extirpa ahuri mais heureusement indemne de sa Sauber en piteux état. Conséquence : safety car ! (faisons silence sur la ridicule sanction de « stop and go » qui devait frapper – ? – l’imprudent Venezuélien).

Même si Maldonado mérite une sévère remise en cause force est de lui accorder le mérite incommensurable d’avoir provoqué à Sakhir un final d’anthologie. Alors la notion de duels fratricides s’exprima avec un éclat rarement vu jusque là. En premier lieu avec Hamilton et Rosberg, bien sûr, extraordinaires funambules jouant avec les intérêts de leur employeur Mercedes en déployant une audace et une maîtrise inouïes.

Mais aussi avec, bis repetita, Perez et Hulkenberg. Et surtout avec ce diable de Daniel Ricciardo qui osa imposer à Vettel la même sanction que celui-ci avait infligée un jour à Mark Webber. On avait le souffle coupé à l’arrivée de ce G.P. de Bahrein qui aura fait taire les mauvais coucheurs. Surtout dans la perspective des duels fratricides à venir. Car se termineront-ils tous aussi bien qu’à Sakhir ?

Photo podium Bahrein @ DR

                                                                   

Johnny Rives

Johnny Rives entre au journal l'Équipe en juin 1960 pour y devenir le spécialiste des sports automobiles. Il commenta les grands-prix de Formule 1 sur TF1 avec Jean-Louis Moncet, Alain Prost, et Pierre van Vliet de 1994 à 1996. Johnny Rives a encouragé le démarrage de Classic COURSES auquel il collabore depuis le début.

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21 pensées sur “F1 2014 : le billet de Johnny Rives – Bahrein 3

  • Merci Olivier de nous donner à lire du Johnny Rives, après le non moins excellent Luc Augier ! Toujours lumineux, ces deux là !

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  • A vous lire Johny avec les termes que vous utilisez et qui me parlent (éclat – audace – maîtrise), je regrette définitivement de ne pas être abonnée à Canal + et je crois qu’assez vite je vais combler cette lacune…puisque le meilleur reste à venir ! Merci pour votre texte qui se déguste sans modération !

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  • et tout cela sera formidable !

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  • La Scuderia Classic Courses recrute du beau monde . Avec Luc Augier et Johnny Rives sur le muret des stands, nous sommes certains d’avoir de bons billets le lundi, espérons que les Grand Prix soient à la hauteur.

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  • Pour répondre à votre question finale, Johnny, il est vrai que tous les circuits ne bénéficient pas de dégagements aussi sécurisés qu’au Bahrein… Je ne suis pas du tout un adepte des « Tilkeries » sans saveur ni odeur . Leurs florilèges de ralentisseurs en bitumes, bétons et autres mat!ères synthétiques ont plutôt tendance à me déprimer qu’autre chose. Mais force est de reconnaître qu’ils ont parfois du bon…Le GP de l’année dernière était aussi de bonne facture avec notamment un combat Perez/Button plutôt âpre et une balade de Rosberg (pas sûr) bien au delà des limites de la piste…Mais il est vrai qu’à Montréal, Spa, Monza ou encore Suzuka, si nos « très chers équipiers » se livrent de tels combats, ça risque de « faire du bois » ou plutôt du carbone… La saison s’annonce donc très chaude et vivement le prochain affrontement. A condition que nos gaillards méditent la phrase de Cocteau : « Le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin… »

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  • Hamilton et Rosberg sont potes depuis le temps du karting. Partant de là, on peut espérer que leur lutte restera « chevaleresque », même si ce mot fait un peu désuet à notre époque. Par contre, on peut peut-être se faire un peu de mouron pour le suspense dans le championnat : au vu de l’avance technique prise par Mercedes à compter des essais hivernaux, et surtout de l’aphonie criante des Red Bull, Ferrari et autres Lotus, il est à craindre qu’il faille d’ores et déjà prendre les paris soit sur Lewis, soit sur Nico.

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  • @Milan. Aaaah les dernières pages de l’Equipe ! Il m’arrivait de ne sélectionner que les analyses de Monsieur Rives 🙂

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  • Quant à la course je regrette que la voiture de sécurité soit sorti au mauvais moment pour Williams: Massa sur le podium ça m’aurait plu.

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  • Moi aussi je garde le souvenir de la dernière page de l’équipe que je piquais à mon grand frère dès qu’il l’avait terminée, ainsi que des reportages vécus de l’intérieur, comme la sombre histoire Ligier, Beltoise et Ducarouge au Castellet ou encore Jarier au bord de la rivière et son « téléphone jouet » attendant l’appel de Chapman sans oublier « Beltoise le Roman d’un champion », ou « Pescarolo l’histoire d’un homme secret », « Jarier de la Gordini à la F1 » Bref, Johnny Rives fait partie de ceux qui m’ont appris à lire.

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  • Il n’est plus besoin d’aller acheter l’Equipe lundi matin.On a l’impression que cette nouvelle formule a redistribué les cartes comme si les leaders avaient perdu leur suprématie et que les jeunes avaient rapidement maîtrisé la nouvelle motorisation.Le DRS décrié a permis ici de voir un formidable spectacle rappelant le duel Villeneuve Arnoux.Il fallait vraiment un insurmontable Hamilton pour résister à tous ces assauts qui nous tinrent en haleine après l’intervention de la Pace car.

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    • La incognita: "Alicia, people like grinder are upset with Wyclef because he's pissing off their glory time for being the white savior. You know how it is…"So where are the black saviours? No one is stopping the black saviours to show their ugly heads.Before the mayflower, are you man or woman? I don't recall Africans settling on the Ameicas before the Mayflower landed. Stupid indeed.

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  • Est-ce que quelqu’un ici-bas a en mémoire un excellent article qui, il me semble, est de Johnny et figurait dans l’Equipe il y a oulaaaa, fort longtemps…En gros, il était question d’un journaliste ou d’un passionné de F1 qui montait au ciel et qui demandait à dieu qui était le plus grand pilote de tous les temps ? La question impossible qui taraude tous les amateurs de ce cher sport depuis un siècle au moins… 🙂 Je ne donne volontairement pas « la fameuse réponse de dieu » mais je pense qu’il serait très intéressant de retrouver cet article pour le diffuser sur CC car il était, du moins pour ce que ma mémoire en a retenu, tout bonnement exceptionnel ! Johnny peut-il répondre ? Ou quelqu’un d’autre si cela lui dit quelque chose…. ? Pierre et sa mémoire d’éléphant par exemple… 🙂

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  • Je me souviens de ce texte « divin » mais ne figurait-il pas plutôt dans un millésime (77 ? 78 ? de mémoire …) de l’annuel « L’Année Automobile » ?

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  • Tout à fait possible car c’est loin…En tout cas on avance… Les propos de Mr Rives était-il repris dans l’AA ? Je n’aurai pas ces exemplaires sous les yeux avant ce week-end…aargh

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  • Exact Olivier , dans une parution de l’année automobile ….Qui était l’homme possédant intrinsèquement les meilleures qualités pour devenir le plus grand pilote du monde? Réponse divine en effet…

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  • Quand à la F1 de cette année, elle va souffrir du gel des solutions techniques pendant 1 an. Cette décision pouvait se comprendre avec une technologie V8 maitrisés par tous et où gagner 20 chevaux coûtaît une fortune. A mon humble avis, c’est une grosse erreur de jugement mais aussi un défaut de mémoire que d’avoir maintenu cette règle avec l’apparition d’une technologie aussi complexe que celle du « bloc propulseur » : si cette règle avait existé en 77, Renault n’aurait jamais pu poursuivre le développement du V6 Turbo et finir d’ailleurs par voir cette technologie triompher, fut-ce par un autre motoriste…

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  • Parfaitement d’accord avec cette analyse sur le gel des technos qui est arrivé bien trop tôt ! Cela favorise clairement celui qui a au départ des capacités d’investissement démesurées. Un Cosworth ou un « Pure »(tentative avortée de Pollock/Contzen/Boudy ») n’aurait jamais pu suivre et cela n’est absolument pas normal… Je ne parle évidemment pas du temps qu’il va falloir aux autres pour rattraper le temps perdu sur les « Benz ».

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  • C’est drôle comme cette nouvelle de Johnny Rives a marqué tant d’entre-nous. Je me surprends parfois à m’en réciter des bribes. Et le message de l’histoire s’applique bien au-delà du sport automobile! En tout cas merci Mr Rives de nous faire partager vos réflexions toujours aussi justes. Il ne vous manquerait plus qu’un petit coup de baguette magique afin de nous rendre le son (plutôt la symphonie) des F1 d’hier…

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