Cœurs brisés : Elly et Bernd

Ce furent de belles histoires d’amour. Rien de plus, rien de moins. Comme dans la vraie vie. Sauf qu’on n’était pas dans la vraie vie : ces couples charismatiques plongés dans la furia de la compétition automobile étaient emblématiques d’une appétence débridée de l’existence, leur passion fut fulgurante et la course, impitoyable, les brisa à tout jamais. Trois époques différentes, trois cœurs brisés.

Pierre Ménard

Voir également : 

Coeurs brisés 1 Elly et Bernd 
Cœurs brisés 2 Louise et Peter 
Cœurs brisés 3 Nina et Jochen

Cœurs brisés : Elly et Bernd. C’est presque un conte de fées moderne. Ils sont beaux et jeunes, et ils focalisent l’attention générale lors de cette soirée de remise de prix du Grand Prix de Tchécoslovaquie en septembre 1935. Pilote Auto Union, Bernd Rosemeyer vient de remporter à l’âge de 26 ans le premier Grand Prix de sa très courte carrière. La célèbre aviatrice allemande Elly Beinhorn, deux ans plus âgée que lui, a été invitée à Brno pour remettre la coupe au vainqueur. Tandis que la coupe change de mains, leurs regards se croisent et se disent tout ce que l’assemblée n’a pas à entendre. Pourtant, Elly ne veut pas céder sur un coup de tête à ce blondinet qu’elle trouve mignon certes, mais qu’elle ne connaît pas plus que ça. Elle l’a vu courir quelques mois plus tôt à l’AVUS et elle lui a remis la coupe ; ça ne va pas plus loin. Mais Bernd insiste, et lui rend des visites assidues à son domicile berlinois. Elle le trouve de plus très familier avec cette manie de la tutoyer d’emblée alors que sa bonne éducation lui a appris le vouvoiement. Mais peut-on résister longtemps à ce charme naturel, à cette joie de vivre que dégage ce flamboyant jeune homme qui est devenu en quelques mois une idole pour le peuple allemand ?

CC2 Elly & Bernd.jpgUn an plus tôt en octobre 1934, il s’est présenté en costume de ville au test organisé par Auto Union sur le Nürburgring en vue de détecter de jeunes espoirs qui pourront suppléer les pilotes officiels Hans Stuck et Achille Varzi. Avant de monter dans l’impressionnante monoplace V16, Rosemeyer annonce de façon très décontractée au directeur de l’équipe, Willy Walb, qu’il n’a en fait jamais conduit de voiture de course et que son expérience en ce domaine se borne à quelques compétitions au guidon de motos 500 cm3 DKW ou NSU ! A la fin du test, Walb est obligé de le reconnaître à la lecture du chronomètre : ce jeune iconoclaste de Rosemeyer mérite amplement sa place au sein de l’équipe. Lors de sa deuxième course au Grand Prix de l’Eifel en juin 1935 sur justement le terrible Nürburgring, il se paye le luxe incroyable de mener devant rien moins que le grand Caracciola, qui ne trouve la faille qu’en fin de parcours pour terminer premier, à quelques longueurs devant l’impétueux espoir. Lequel va confirmer son étonnant talent par deux troisièmes places à Berne et à Monza, avant donc de triompher en toute fin de saison sur le circuit de Brno devant Tazio Nuvolari. Willy Walb et Ferdinand Porsche ne peuvent que se féliciter de leur choix et le peuple allemand, après Rudi Caracciola, s’est trouvé un nouveau héros.

Héroïne, Elly Beinhorn l’est assurément. Brevetée pilote à 21 ans et se spécialisant vCC3 Elly & Bernd.jpgite dans la voltige aérienne, elle acquit la célébrité en 1931 après un palpitant survol de l’Afrique Noire en solo – où elle faillit s’écraser à plusieurs reprises, et surtout après son tour du monde en solo la même année sur son petit monomoteur Klemm, devenant ainsi la deuxième femme après l’Anglaise Ami Johnson à accomplir cet exploit. Le fait qu’elle dut trouver par elle-même les financements pour ses périples, notamment en donnant des conférences sur l’aviation contribua à sa grandeur d’âme. Et c’est ainsi qu’elle fut invitée à Brno en septembre 1935 pour une de ses lectures très appréciées. Et par la même occasion, on lui demanda de remettre la coupe au vainqueur du Grand Prix de Tchécoslovaquie…

En 1936, Elly et Bernd sont devenus la proie des photographes, et les journaux racontent avec délices cette idylle fulgurante entre deux êtres à qui tout semble promis. Elle est au sommet, lui aspire à l’atteindre le plus rapidement possible. Elle ne veut pas se marier pour continuer à accomplir ses exploits, lui le désire ardemment pour l’avoir auprès de lui lors des courses. Malgré une nouvelle monoplace Type C au V16 de 6 litres, le début de saison est frustrant pour Bernd qui collectionne les résultats nuls ou médiocres. Jusqu’au Grand Prix de l’Eifel qu’il gagne dans un brouillard à couper au couteau typique du Ring, en tournant au passage 30 secondes plus vite que Caracciola ! A ce sujet, Elly rapporta qu’un jour où Bernd l’emmenait au volant de sa Horch dans un brouillard si dense qu’on ne voyait pas à vingt mètres, elle s’alarma du fait qu’il conduisait à plus de 80 km/h dans cette purée de pois. Il lui demanda alors si elle voyait le cycliste arrivant en face. Non, elle ne distinguait rien. Mais quelques secondes plus tard, apparut effectivement un vélo de l’autre côté de la chaussée. Rosemeyer avait une vue particulièrement perçante dans ces conditions et, si Caracciola était le Regenmeister (maître de la pluie), après sa victoire dans les brumes du Ring Bernd fut surnommé le Nebelmeister (maître du brouillard). Et surtout sa fabuleuse saison 1936 démarrait enfin !

Cédant finalement à ses avances, Elly accepte d’épouser Bernd en juillet 1936. Dans la foulée, se profile la Coppa Ciano pour lui, mais qu’elle ne pourra suivre, étant prise par son nouveau grand projet de record : après avoir réussi en 1935 l’aller-retour Berlin-Istanbul en 13 heures, elle compte rallier trois continents en 24 heures ! En août 1936, elle s’envole pour Damas sur un monomoteur Messerschmitt, puis direction Le Caire pour une brève escale technique, et elle re-décolle pour Athènes. Revenue à Berlin-Tempelhof moins de 24 heures après son départ, elle est fêtée comme il se doit. Quelques jours plus tard, elle retrouve son mari de retour d’Italie et apprend qu’il a abandonné délibérément la course au 6e tour ! Mortellement inquiet de la savoir en l’air dans son petit avion, il a jugé sa concentration totalement absente et le risque d’accident trop grand pour continuer. Il lui fait promettre de l’accompagner sur les courses suivantes. Cinq courses, cinq victoires ! Et le titre de champion d’Europe à la clé pour le flamboyant Bernd Rosemeyer. Beau joueur, Rudolf Caracciola reconnaît la supériorité de son jeune adversaire – même si une vive altercation entre les deux hommes à Berne, où Bernd a accusé Rudi de l’avoir bouchonné honteusement, a quelque peu terni leur relation – mais est bien décidé à reprendre son bien dès la saison suivante.

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Les Rosemeyer sont désormais devenu le couple que tout le monde désire voir. Ils sont on ne peut plus dans l’air du temps, celui de la modernité mécanique et de la vitesse. Plus que Rudi Caracciola et Baby Hoffmann, plus que Hans et Paula Stuck, Elly et Bernd irradient des mille feux de leur bonheur et de leur jeunesse. Elly s’habitue à ne plus être appelée Frau Beinhorn, même si sa passion pour l’aviation reste son moteur. Elle apprend à mieux connaître le monde de la course automobile dans lequel elle est parfaitement accueillie : au vu de ses qualités d’aviatrice, la direction d’Auto Union a exceptionnellement accepté qu’elle essaie la monoplace V16 sur un tour à Monza lors du Grand Prix d’Italie. Prudemment elle s’est auto limitée à 250 km/h, mais tout le monde, à commencer par son mari, a jugé qu’elle aurait pu aller beaucoup plus vite. Celui-ci l’a également emmené faire un tour du Nürburgring… dans la même voiture. Elle a réussi à se blottir sur le siège unique à ses côtés (ce qui en dit long au passage sur les capacités de maintien des sièges de l’époque) mais à son retour aux stands, a décrit cette expérience comme « la plus terrifiante de sa vie » ! En retour, elle pilote son mari dans son avion vers les circuits, et celui-ci a commencé à prendre des cours. Il obtiendra son brevet en 1937 et le couple possèdera alors trois voitures et deux avions !

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L’année 1937 peu propice aux Auto Union ne ternit pour autant pas leur bonheur. Caracciola reprend son titre de champion d’Europe en fin de saison, mais Bernd a gagné quelques belles courses, comme la Coupe Vanderbilt en juillet à New York ou le premier Grand Prix de Donington disputé par les marques allemandes en octobre. Il a également découvert la griserie des records sur autoroute au volant des monstres profilés qu’Auto Union produit. Il a frôlé en juin les 400 km/h sur l’autoroute Francfort-Darmstadt et compte bien remettre le couvert au plus vite pour dépasser cette barre symbolique. Mais le plus grand bonheur de cette année pour Bernd Rosemeyer et Elly Beinhorn est incontestablement la naissance en novembre du petit Bernd junior. La saison de courses étant terminée, le couple peut profiter à plein des joies du pouponnage qui font passer la pilule des nuits entrecoupées par les biberons. Le mois de janvier 1938 se déroule dans le confort ouaté de la trêve hivernale quand arrive la nouvelle : une autorisation de tentative de record sur route a été accordée pour la fin du mois par les autorités à l’intention de Auto Union et Mercedes.

Le 27 janvier, le froid est mordant et la vue très restreinte sur le Reichautobahn Francfort-Darmstadt où sont basées pour une semaine les deux écuries emblématiques de l’Allemagne triomphante. Bernd téléphone à Elly, partie en Tchécoslovaquie pour une de ses fameuses conférences, pour lui annoncer que si la météo reste aussi exécrable, les records seront reportés et elle pourra ainsi le rejoindre. Mais le 28 au matin, le ciel s’est éclairci et, malgré un vent important, les voitures sont amenées sur la piste. Caracciola pulvérise le mur des 400 km/h, avec un incroyable 432,6 km/h, et Bernd Rosemeyer dans la foulée ne peut mieux faire que 429,82. Mais, selon ses dires, il n’était qu’en mode « échauffement » et remonte dans son Auto Union pour tenter de dépasser son grand rival. Celui-ci lui recommande toutefois la plus grande attention car le vent soufflant en rafales a manqué le déstabiliser tout à l’heure. Bernd lui sourit, baisse ses lunettes et la voiture profilée s’élance pour les quelques kilomètres qui doivent suffir à établir un nouveau record. Elle n’atteindra pas le kilomètre 10. Le dernier relevé venait d’indiquer les 430 km/h. Puis, la rafale de vent. Terrible et sournoise. L’auto sera retrouvée disloquée tout au long de l’autoroute, son pilote gisant dans un arbre.

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Toute l’Allemagne pleura son héros trop tôt disparu, la course son joyeux compagnon au talent apparemment illimité, et Elly le père de son jeune enfant qui ne le connaîtrait jamais. Bernd Rosemeyer eut une carrière météorique, un peu plus de trois ans au cours desquels il remporta 10 victoires sur 33 départs, deux succès en courses de côtes et cinq records internationaux de vitesse sur route plus un mondial. Elly reçut des milliers de lettres éplorées venant de toute l’Allemagne. Elle se remaria durant la guerre et eut une fille de cette union qui ne dura pas. Elle ne pilota à nouveau qu’en 1948 – sous une licence suisse, l’Allemagne n’ayant pas le droit d’accorder d’autorisation de vol à ses habitants – et dut patienter jusqu’en 1959 pour voler à nouveau sous licence allemande. Elle obtint encore plusieurs prix pour ses exploits et abandonna définitivement l’aviation en 1979. Elle mourut centenaire en 2007.

 

Un film de production allemande « Elly Beinhorn – Alleinflug » devrait très bientôt sortir sur les écrans.

http://www.youtube.com/watch?v=Z5EhKC5Qvwk

 

Légendes photos :

1- Juin 1936, Bernd Rosemeyer et Elly Beinhorn, avec Ferdinand Porsche © Bundesarchiv Bild.

2- Bernd au volant de l’Auto Union Type C © D.R.

3- Elly dans le cockpit de son Messerschmitt Taifun © D.R.

4- Donington 1937, Rosemeyer dans sa dernière course, en route vers sa dernière victoire © D.R.

5- Elly à son retour de son vol au-dessus de l’Afrique en 1931 © D.R.

6- 1937, Bernd au volant de l’Auto Union de record © D.R.

22 pensées sur “Cœurs brisés : Elly et Bernd

  • Parfait le choix du noir et blanc pour illustrer cette histoire captivante et très bien racontée.

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  • Bravo et merci Pierre pour ce premier opus captivant qui nous rend proche cette période héroïque et ses acteurs.

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  • Merci Pierre pour cette histoire haletante qui, une fois de plus, rapproche ces deux univers passionnants et si liés. Etant à la fois pilote avion et auto (loin d’être le seul), cela me touche particulièrement. Les F1 et protos modernes n’étant que de « vulgaires » avions à l’envers… 🙂 Mais dis donc, avec un pédigrée pareil, qu »est devenu Bernd Junior ? A bientôt.

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  • Ajouté à une « certaine » passion, voire obsession, pour la Nordschleife, oui…

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  • Intéressée de la première à la dernière lettre de ton texte Pierre…comme chaque fois, très bien écrit et captivant. Moi qui suis une grande romantique (un peu cachée) mais surtout une grande passionnée je ne peux qu’être touchée par une telle histoire d’amour, passion, fusion réunissant deux personnalités magnifiques… J’espère que tu en as d’autres à nous raconter…j’ai hâte !

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  • Mais qui sont ces deux autres couples mythiques du sport automobile, brisés par le destin, que nous annonce Pierre Ménard (puisque sa contribution est en 3 parties) ? Je serais très curieux de savoir : Jean Pierre Wimille et Juliette Greco ? Eugenio Castelotti et Delia Scala ? Peter et Louise Collins ? Jochen et Nina Rindt ? Peter Revson et Marjorie Wallace ? Ronnie et Barbro Peterson ? Personnellement, je n’en vois pas d’autres. On lance les paris ?

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  • René, moi qui suis dans la confidence, je peux vous dire que vos intuitions sont excellentes !

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  • sympathique et par la suite est devenu Docteur en médecine et habite Munich.

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  • Pour les prochains épisodes, je « sens » bien Peter Collins et Louise King !

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  • Merci Madame Blaise pour ce complément à la jolie note de Pierre Ménard. Je me demandais également ce qu’étais devenu le rejeton de ce couple magnifique et comme toujours sur CC – le blog de la connaissance- les réponses tombent.

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  • En « surfant » un peu, je me suis effectivement rendu compte que Bernd Junior était Professeur en médecine et que parmi ses compétences, ainsi que dans les spécialités de sa clinique, figuraient la chirurgie orthopédique. Je ne me risquerais surtout pas à dire qu’il n’y a pas de hasard. Il est visiblement resté très proche de la famille Porsche et se rend régulièrement sur des évènements historiques. Mais si ce garçon avait été aussi intrépide que l’ont été Jacques Villeneuve et Damon Hill, il aurait traversé une des périodes les plus dangereuses et meurtrières du sport auto, ce que n’aurait sans doute jamais supporté sa maman, malgré son propre goût du risque. Me vient alors une question philosophique digne d’un sujet du baccalauréat 🙂 : doit-on interdire à nos enfants ce que nous avons nous-même pratiqué avec passion, au prétexte de la dangerosité ? Je ramasse les copies dans 3 heures 🙂

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  • A Flugplatz, aurions nous accepté qu’on nous l’interdise ? De quel droit ? évidemment non … La réponse est donc définitivement non. J’ai bon ?

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  • 20/20 Monsieur Ostermann, même si le proviseur et moi-même aurions bien aimé une introduction, une thèse, une antithèse, une synthèse et une conclusion 🙂 Je voulais juste me rassurer, car je commençais à rencontrer de plus en plus de parents de mauvaise foi autour de moi et me demandais si notre belle société du « tout sécuritaire » et du principe de précaution ne commençait pas à faire des dégâts irréparables…Un peu comme en F1 finalement…

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  • Merci pour la note, vous êtes généreux sur ce coup-là car, c’est vrai, mon devoir était vite torché ! moi je suis de la génération sixties, alors il faudrait interroger des p’tits jeunes… Pour conclure, avec le tout sécuritaire et le principe de précaution vous avez oublié le « political correct » dans tous les domaines et qui n’a pas fini de faire des ravages…

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  • C’est vrai que ce dimanche, la F1 s’est rappelée aux bons souvenirs de tous…Que de duels magnifiques, de passes d’armes, de croisements et de décroisements. Je bondissais sur mon baquet, euh, mon canapé… Merci aux pilotes, à Paddy Lowe, aux ingénieurs d’avoir déjà atteint un niveau de fiabilité aussi phénoménal en si peu de temps, bref, merci à la F1 qui a rappelé aux grincheux qu’elle pouvait aussi être un sport.

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  • Il me semble que la voiture de Rosemeyer avait des jupes lors de son ultime tentative. des photos en attestent.

    cela change tout sur le plan de la prise latérale au vent, puisqu’il a été victime d’une sorte de bourrasque.

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  • Le principal responsable reste malgré tout ce dirigeant qui voulait absolument que les tentatives de record se fasse sur ces autoroutes allemandes, peu appropriées aux vitesses atteintes.

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