Monza, le 10 septembre 1961 – 1/3 (*)

 Un drame en 3 actes

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“God, he can’t do this”. Pour autant que Jim Clark pouvait se souvenir, car toute l’action s’était déroulée à une vitesse foudroyante, ce fut sa réaction mentale quand, à l’approche de la Parabolique, il vit la Ferrari de von Trips subitement dévier sa trajectoire vers la gauche pour aborder le virage. Clark, coincé au bord de la piste, écrasa les freins de sa Lotus. Mais la Ferrari aussi était en train de freiner. Le contact était inévitable ; la roue avant droite de la Lotus toucha la roue arrière gauche de la Ferrari. C’était le 10 septembre 1961. Le plus grand désastre qu’ait jamais connu le Championnat du Monde de Formule 1 était en train de se produire …

 

Acte 1 : le dernier aristocrate

Avant lui, il y avait eu Manfred von Brauchitsch, le prince Bira, le Comte Trossi, Fon de Portago, et quelques autres. Il était le dernier aristocrate de la Formule 1 (1).  Mais cela ne suffisait pas à le caractériser. On le surnommait aussi « von Crash ». Depuis le début de sa carrière, le parcours de Wolfgang Berghe von Trips avait été émaillé d’une multitude d’accidents, dont plusieurs l’avaient conduit à l’hopital. La plus belle peur de sa vie, il l’avait connue à Monza en 1956, lors des essais. Victime d’une rupture de direction de sa Ferrari, il était allé tout droit vers les arbres. « Cette fois tu est mort, Trips », avait-il pensé avant l’impact. Pendant un instant après l’accident, il s’était cru mort (« c’est donc ça, être mort ? »). Et puis, il sentit une odeur de terre sur son corps (« And then I realized I was smelling the dirt and I said to myself, “Trips, you are not dead”. ») (2). Il avait conduit à nouveau pour Ferrari en 1957 et 1958, de façon plus ou moins régulière, et il avait encore connu des accidents, avec en point d’orgue cette collision avec la BRM d’Harry Schell à Monza en 1958, au premier tour. Schell s’en était sorti indemne, mais Trips s’était cassé une jambe. Le Commendatore, sans doute lassé, le renvoya à ses chères études ; son contrat ne fut pas renouvelé. Au Grand Prix de Monaco 1959, il pilotait une Porsche. Cette fois-ci, il entra en collision avec la Ferrari de Cliff Allison et la Lotus de Bruce Halford. Les trois voitures furent détruites, et von Trips sérieusement contusionné. « Vous voyez bien, je  n’ai même pas besoin de courir dans l’équipe Ferrari pour casser une de leurs voitures » déclara von Trips qui savait mêler l’humour à l’insolence. Insolence car von Trips, en fait, ne désirait rien tant que conduire pour Ferrari. Et tant de désir pour conduire ses voitures, et tant de constance dans l’insistance, avaient fini par faire fléchir le Commendatore. Une place s’était libérée en fin de saison pour le Grand Prix des Etats Unis à Sebring, où se jouait la finale du Championnat du Monde entre Brabham, Moss et Brooks ; elle fut pour lui. Et pour son grand retour dans l’équipe Ferrari, von Trips se fit à nouveau remarquer, histoire de ne pas rompre avec les bonnes habitudes :  il trouva le moyen d’emboutir la Ferrari de Tony Brooks au premier virage, ruinant les chances de son coéquipier pour le championnat. Pourtant, il ne semble pas que le Commendatore en prit ombrage car, cette fois-ci, ce fut pour de bon, et von Trips s’installa définitivement dans l’équipe Ferrari.

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Une bien jolie photo de Wolfgang von Trips, souriant à la vie comme d’habitude. « J’aimerais vivre jusqu’à 105 ans pour avoir le temps de lire tous les livres que je veux, écouter toute la musique que je veux entendre,  et avoir toutes les femmes que je souhaite! », avait-il déclaré dans une interview après sa victoire à Aintree. (Source: www.onlinefilm.org/)

Chose étrange, il ne semble pas que ses collègues coureurs lui aient tenu rigueur d’un comportement aussi désordonné, à la limite de la dangerosité. Au contraire, von Trips fut sans doute un des pilotes les plus populaires de son époque. Car l’homme avait du charisme, et beaucoup de charme. Il était d’un naturel joyeux, et il est rare d’ailleurs de trouver une photo de von Trips où il ne sourit pas, quand il ne rit pas aux éclats. C’était aussi ce qu’on appelait à l’époque un « play boy », homme à femmes et célibataire endurci. Il avait aussi un côté cosmopolite et plolyglotte, que l’on rencontrait chez beaucoup de pilotes à cette époque. Il parlait parfaitement l’anglais, le français et l’italien. On l’appelait « Taffy », un surnom dont l’origine est incertaine, et la signification pas très claire. Il semble que c’est Hawthorn qui l’avait affublé de ce surnom, utilisé de façon assez péjorative pour désigner un Gallois dans une vieille chanson pour enfants (« Taffy was a Welshman ,Taffy was a lyer … Taffy was a sham … Taffy was a cheat … »). Bref, Taffy est un personnage peu recommandable… Sans doute Hawthorn voulait-il, de façon affectueuse, souligner un contraste avec la condition aristocratique de von Trips (3).  Le journaliste Robert Daley avait été conquis par le charme qui émanait du personnage. Un jour, quelques années plus tôt, en Belgique, il était assis en discussion avec von Trips quand une jeune femme avait abordé ce dernier. « Est-ce que vous me reconnaissez ? » lui avait-elle demandé. Von Trips s’était levé, avait pris les mains de la jeune femme. « Laissez-moi vous regarder au fond des yeux », lui dit-il. Elle le regarda fixement, un peu intriguée. « Comment pourrais-je oublier vos yeux ? Comment pourrais-je jamais vous oublier ? » La jeune femme était sous le charme. Petite drague bien innocente sans doute , typique de l’homme de qualité pour qui l’important n’est pas le succès final de l’entreprise, mais de convaincre la jeune femme – souvent peu assurée sur son propre compte – qu’elle est belle, désirable, et destinée à être aimée quoi qu’il arrive (4). Ainsi était Wolfgang Alexander Albert Eduard Maximilian Reichsgraf Berghe von Trips, aimé des femmes et des tifosis.

Pour ce Grand Prix d’Italie, les choses se présentaient bien pour von Trips. Il était en tête du championnat et il pouvait boucler l’affaire à l’occasion de ce Grand Prix : il avait 33 points et son coéquipier Phil Hill 29. S’il gagnait, ou terminait second devant Phil Hill, il était Champion du Monde (5). Mais rien n’était joué néanmoins, et il savait que l’Américain vendrait chèrement sa peau. Les essais avaient été mauvais pour Phil Hill, et ce dernier ne comprenait pas pourquoi il était à ce point derrière von Trips, lui qui avait réalisé le meilleur temps aux 5 derniers Grands Prix, à Zandvoort, à Spa, à Reims, à Aintree et au Nurburgring. Enzo Ferrari exprima publiquement sa déception : derrière von Trips, passe encore ; mais derrière le jeune Rodriquez et son V6 à 60 degrés, considéré comme moins puissant, cela ne manquait pas de surprendre. Phil Hill demanda qu’on examine son moteur. Force palabres et gesticulations dans le clan Ferrari, et finalement Tavoni accéda à sa demande. On découvrit qu’il y avait un problème à une soupape. On changea le moteur. Ouf ! Phil Hill était passé près de la catastrophe (6). De son côté, von Trips était « fort dans sa tête », comme on dit de nos jours. Lors des deux derniers Grands Prix, il avait pris l’ascendant sur Phil Hill. Notamment à Aintree où, sous la pluie, il avait été impressionnant d’aisance et de détermination, et avait relégué son coéquipier loin derrière lui. Ce jour là, sa course avait marqué les esprits. Le lendemain de sa victoire à Aintree, le journaliste Olivier Merlin avait rencontré l’Allemand : « maintenant, contentez vous d’assurer », lui avait-il conseillé (7). Se contenter d’assurer ? Facile à dire ! Et en sport automobile, plus que dans toute autre activité, les conseilleurs ne sont jamais les payeurs. Car l’Américain ne s’avouait pas vaincu.  Au Nurburgring, pour la course suivante, Phil Hill avait frappé un grand coup en étant le premier à descendre sous la barre des 9 minutes sur un tour durant les essais. Mais finalement, durant la course, derrière l’intouchable Stirling Moss, l’Allemand s’était imposé à nouveau à Phil Hill ; de justesse, il est vrai. Là encore, la pluie l’avait aidé, mais quand la piste avait séché le Californien était revenu comme une bombe sur lui. Il s’en était fallu de peu.

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Wolfgang von Trips, Madame Ferrari et Phil Hill. Il faut toute  la pompe et la solennité d’un hymne national pour ôter son sourire à Wolfgang von Trips : il vient de remporter le Grand Prix de Grande Bretagne à Aintree, sans doute sa plus belle victoire. Phil Hill a l’air pensif : son coéquipier a été  impressionnant sous la pluie. Est-il prêt à prendre les mêmes risques pour gagner ? Mais l’Américain ne s’avoue pas vaincu (Source : the Cahier archives).

On ne pouvait imaginer plus grand contraste entre les deux hommes, qui n’avaient pour ainsi dire rien d’autre en commun que leur passion de la course. Une passion qu’ils vivaient bien différemment. Le cérébral Phil Hill, un peu introverti et féru de mécanique, d’une part, et le flamboyant von Trips, d’autre part, c’était l’eau et le feu dans l’équipe Ferrari (8). Et comme il arrive souvent dans la vie, quand deux hommes ont un caractère très différent, et qu’ils doivent cohabiter, ils décident une bonne fois pour toute qu’ils n’ont pas d’autre solution que de bien s’entendre. Et de persister dans la bonne entente quoi qu’il arrive. Sage attitude face à Tavoni, le directeur d’équipe, expert en manipulations en tous genres. C’est ce qui s’est passa au cours de cette saison 1961, où la concurrence entre les deux hommes fut à son paroxysme, sans pour autant altérer leur bonne entente. En cette fin de saison, il semblait bien aussi que Phil Hill prenait conscience de l’ascendant qu’avait pris son coéquipier, non pas tant au plan de la performance sur la piste qu’au plan mental. Et c’était, pour Phil Hill, une source de souci et d’inquiétude. Revenant sur cette époque, plus de quarante ans après, il décrivait les sombres pressentiments qui l’habitaient à ce moment: « Von Trips était quelqu’un de loyal, et très agréable. Il n’était pas arrogant du tout, malgré son extraction aristocratique. L’ennui avec lui, c’est qu’il ne savait pas toujours où et quand s’arrêter. Il avait été impliqué dans une multitude d’accidents, à une époque où avoir un accident n’était pas une bagatelle. Il voulait tant gagner que ce désir obscurcissait parfois son jugement. Il avait le sens de l’honneur profondément ancré en lui, et il aimait la compétition ; mais son comportement avait toujours été une source de préoccupation pour moi. Encore plus pendant cette saison 1961. Il était à ce point excité par la perspective de devenir champion du monde qu’il était près à repousser les limites. Ce n’était pas mon cas ; je n’avais plus un tel désir de gagner. J’avais déjà  perdu trop d’amis sur les circuits … » (9).

Ce samedi 9 septembre, en fin d’après midi, Robert Daley, alors correspondant pour le New York Times, a un long entretien avec von Trips qui vient de réussir, pour la première fois de sa carrière, le meilleur temps aux essais (on ne disait pas encore la « pole position »). Ce dernier revient sur les différentes étapes de son parcours, et ses nombreux accidents, un sujet qui intéresse plus particulièrement le journaliste qui sait qu’il doit rédiger un article pour un public profane. Cette année, il n’avait pas connu d’accident ; mais c’était pure chance, expliquait von Trips. « La ligne qui sépare la vitesse maximale de l’accident est si fine ». Et puis, il ajouta : « cela peut arriver demain. C’est comme ça avec ce métier, on ne sait jamais » (« It could happen tomorrow. That’s the thing about this business. You never know »). Le soir, au moment d’écrire son article, Robert Daley hésita. Il fut pris de scrupules : cette dernière remarque lui paraissait trop mélodramatique, sans vraie signification ; sans doute aussi un peu trop « facile ». En définitive, il décida de ne pas en faire mention dans son article à paraître le lendemain (10).

Par l’effet du décalage horaire, quand les New Yorkais ouvrirent leur journal, en cette matinée du dimanche 10 septembre 1961, Wolfgang von Trips était déjà mort (11).

 

René Fiévet

 

 

A suivre :

Acte 2 : l’accident

Acte 3 : champion du monde, mais à quel prix …

 

 

[1]Pour être tout à fait exact, il y eut après lui Carel Godin de Beaufort. Mais ce dernier fut loin d’accéder à la renommée mondiale de l’Allemand.

 2 Robert Daley, “The cruel sport” (Motorbooks international – 2005 – page 211)

 3 Il semble qu’à l’origine, c’est Louise Collins, la femme de Peter Collins, qui avait appelé von Trips « toffee » (« caramel »), en référence à la couleur de ses cheveux brun-roux (Denise McCluggage – « By Brooks Too Broad for Leaping », Fulcorte Press 1994, page 202).  « Toffee » fut rapidement transformé en « Taffy » par Mike Hawthorn. 

4 Robert Daley, op. cit.  page 210

5 Lors de cette saison 1961, seuls les 5 meilleurs résultats étaient retenus pour le décompte final. Et, à la veille de ce Grand Prix d’Italie, von Trips et Phil Hill avaient déjà obtenu 5 résultats chacun. S’ils venaient à engranger de nouveaux points, il leur faudrait par ailleurs retrancher d’autres points. Il restait 2 Grand Prix à disputer, et les deux moins bons résultats de von Trips étaient une quatrième place (3 points) et une seconde place (6 points). Pour Phil Hill, c’était 2 troisièmes places. Le reste n’était plus qu’une question d’additions et de soustractions.

6 Il existe une autre version de cette affaire, que j’ai trouvée à plusieurs endroits dans mes recherches. Elle est notamment reprise par Olivier Merlin (Paris Match du 23 septembre 1961). Le Commendatore aurait souhaité que Phil Hill remporte le titre. La perspective d’un couronnement de l’Américain à Watkins Glen lors du Grand Prix suivant n’était pas pour lui déplaire en raison des promesses qu’offrait le marché américain. Au vu des résultats des essais, c’est lui qui aurait demandé qu’on donne à Phil Hill un moteur plus puissant. Von Trips en aurait été contrarié. Je ne crois pas trop en cette deuxième version, mais je n’ai pas procédé à des investigations approfondies. Une chose est sûre néanmoins : quelle que soit la bonne version, la tension est à son comble à la veille de ce Grand Prix d’Italie, et la Scuderia est une équipe au bord de la crise de nerfs.  

7 Reportage Paris Match du 23 septembre 1961.

8 Sans doute pour mieux marquer le contraste avec l’ancien mécano de Santa Monica, une légende tenace veut que von Trips fût totalement ignare en matière de mécanique automobile. C’est tout simplement inexact. Von Trips avait commencé sa carrière dans le sport automobile par en bas, sans l’aide de sa famille, en rafistolant une vieille Porsche avec laquelle il participait à des rallyes. C’est en allant à l’usine Porsche pour changer un piston qu’on lui proposa un volant pour les Mille Miglia, une course dont il ignorait d’ailleurs l’existence. Il remporta sa catégorie, et sa carrière fut lancée.  

9 Source : www.eracemotorblog.it. En faisant mes recherches, j’ai appris qu’un film était en préparation sur le sujet de la rivalité qui opposa Wolfgang Von Trips et Phil Hill pour la conquête du titre de champion du monde des conducteurs 1961. Il s’agirait d’un film adapté du livre de Michael Cannell, « The Limit ».  Le film sera produit par Columbia Pictures. Le rôle de Phil Hill serait attribué à Tobey Maguire. Comme d’habitude, on attend le résultat sans impatience, et avec la plus grande inquiétude.

 10 Robert Daley, op. cit. page 211. Cet article, centré sur la personne de von Trips, est consultable sur internet sur le site du New York Times. Il est également publié dans le livre de Robert Daley, « The cruel sport », dont de larges extraits sont accessibles dans Google.Books.

11 Une histoire circule avec insistance selon laquelle Wolfgang von Trips devait de toute façon connaître un destin tragique ce 10 septembre 1961. Il avait, dit-on, réservé pour le jour même, après le Grand Prix, une place dans un vol transatlantique qui s’écrasa au décollage. Réglons cette question une bonne fois pour toute, et n’en parlons plus jamais : le seul accident d’avion enregistré ce 10 septembre 1961 concerne un vol DC6 Shannon (Irlande) – Gander (Canada) de la compagnie President Airlines qui s’écrasa au décollage dans la matinée. Il n’y eut pas de survivant parmi les 83 passagers (source : http://www.planecrashinfo.com/database.htm).

 (*) : Publié précédemment sur Mémoire des Stands

2 pensées sur “Monza, le 10 septembre 1961 – 1/3 (*)

  • tres belle article sur von trip et le drame de monza en septembre 1961 bien resume !

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