C’est au moins Fangio qui est au volant ! (II)

Suite et fin du grand prix d’Allemagne 1957. L’histoire nous tient certes en haleine mais que dire de ces extraordinaires photos ?!…

Classic COURSES

Durant les deux tours qui suivent son arrêt calamiteux au stand, Fangio s’attache consciencieusement à faire chauffer ses gommes Pirelli, sans vraiment chercher la performance. Il espère surtout que côté Ferrari, ces derniers comprennent que pour lui la victoire n’est plus une priorité, que désormais seule la troisième place compte, et qu’il a ainsi accepté  de laisser gagner les autres monoplaces rouges.

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Lors du 15ème tour, on intime l’ordre aux pilotes Ferrari de baisser le rythme. Mais au 17ème tour, Fangio passe la ligne et réalise une performance tellement incroyable qu’elle laisse tout le monde sans voix durant un court instant.  Comme il l’écrit lui-même dans ses mémoires (1), l’Argentin conduit comme un dément. «Je négociais chaque virage sur le rapport supérieur me disant à chaque fois que c’était une folie.» En un seul tour, l’Argentin vient de reprendre 12 secondes sur les deux machines de Maranello, alors qu’il en comptait plus de 50 de retard au tour précédent !

17ème tour : Fangio 9’28’’5 ; Hawthorn 9’41’’6
18ème tour : Fangio 9’23’’4 ; Hawthorn 9’35’8

Fangio est alors à 14 secondes des deux Anglais et vient de boucler un tour à145,7 km/hde moyenne quand la Scuderia Ferrari se décide enfin à réagir. Prévenus, Hawthorn et Collins haussent le rythme. Mais Fangio est déchaîné. À deux tours de l’arrivée, la Maserati rejoint les deux Ferrari. La foule n’en croit  pas ses yeux ni ses oreilles quand le speaker lui annonce durant ce tour de jonction que le record du tour a été battu ! 9’17’’4 (147,3 km/hde moyenne).

19ème tour : Fangio 9’21’’6 ; Hawthorn 9’38’’4
20ème tour : Fangio 9’17’’4 ; Hawthorn 9’33’’5

L’Argentin, après avoir signé le meilleur temps, qui ne sera battu que bien plus tard par Jim Clark, déborde dans la foulée Collins qui ne se laisse pas faire pour autant. La lutte dure un moment. Se doublant et se redoublant, les deux hommes s’affrontent de manière chevaleresque, quand Fangio passe définitivement l’Anglais et sa Ferrari à la corde derrière le virage des stands, dans une manœuvre un peu musclée avec deux roues dans l’herbe et les deux autres sur la piste. Profitant de cette lutte, Hawthorn prends une centaine de mètres d’avance que l’Argentin comble très rapidement. Le pilote Maserati double finalement le futur champion du monde 1958 de manière franche et sans bavure lors du dernier tour. Malgré leur volonté, les deux Anglais durent s’incliner lourdement face au futur quintuple champion du monde.

« Ça alors, mille tonnerres ! c’est au moins Fangio qui est au volant ! »

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Lorsque le drapeau à damier s’abaisse devant le bolide de Fangio, les mécanos de la Scuderia de Modène sautent et s’embrassent sans retenue, le sourire aux lèvres. La foule hurle sa joie, et c’est porté en triomphe par le public que Juan Manuel Fangio, « El Chueco », s’en va recevoir la couronne de lauriers du vainqueur qui le récompense pour son exploit.

Mais ce que l’on retient aussi de ce 4 août 1957, ce sont les paroles de Fangio à sa descente de voiture. Epuisé nerveusement, il avoue: «Je pense que j’étais possédé aujourd’hui. J’ai fait des choses au volant que je n’avais jamais faites et je ne veux plus jamais conduire comme cela.»

juan manuel fangio,mike hawthorn,peter collins,francis rainaut,françois blaiseÉpilogue : En 1957, Fangio était intouchable et décida de se retirer de la F1 en fin d’année. Il fera pourtant deux courses en 1958. Le GP d’Argentine et le GP de France ou il avait débuté sa carrière en 1948 au volant d’une Gordini. Lors de ce même GP de France 1958, Hawthorn en lutte pour le titre mondial et en passe de remporter le Grand Prix, arrive derrière Fangio pour lui prendre un tour. Ce qu’il ne fit pas. Après la course, l’Anglais dira : «  On ne prend pas un tour à Fangio ». L’Argentin prendra définitivement sa retraite, à la plus grande satisfaction de sa femme Beba, pour s’occuper de ses affaires commerciales dans son pays.

Ses grands amis Musso et Collins, 2 authentiques champions eux aussi, trouvent la mort respectivement en Juillet et en Août de cette année-là.

Post scriptum : En 1940, Fangio remporte sa première grande épreuve, le Gran Premio del Norte, une longue course harassante de deux semaines et de 9445 km entre Lima au Pérou et Buenos Aires en Argentine via la traversée de la cordillère des Andes par des cols qui culminent à plus de4000 mètres. Ceux qui ont voyagé comme je l’ai fait de ce coté-ci de l’Amérique Latine mesurent d’autant mieux la valeur de cette performance.

 

 Francis Rainaut                                            

 

(1) Fangio, Ma vie à 300 à l’heure, Plon, 1961, 300 pp.

 

Crédits photos :

1. Fangio G.P Allemagne 1957 © François Blaise

2. Fangio 1er, Hawthorn 2ème G.P Allemagne 1957 © François Blaise

3. Autographe El Chueco © Francis Rainaut

6 pensées sur “C’est au moins Fangio qui est au volant ! (II)

  • Pour revenir sur la stratégie maligne de Fangio après son arrêt désastreux, l’Argentin poussa l’enfumage jusqu’à jouer de l’accélérateur lors de ses deux premiers passages devant les stands, pour faire croire aux responsables Ferrari que son moteur ne tournait plus rond. Ceux-ci tombèrent dans le panneau (même certains mécaniciens de Maserati y crurent !) et intimèrent à leurs pilotes de figer leurs positions. Et à ce moment-là, le Maestro passa à l’action !

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  • Francis Rainaut nous replonge avec ravissement dans cette course qui reste la plus emblématique des années50,sûrement plus significative que la « course du siècle » de Reims opposant déjà Fangio à Hawthorn.Cet art du pilotage transcendé que ne renierait pas Stirling Moss force respet et admiration.Curieusement je me souviens d’un article où le journaliste demandait au Maestro quelle était la course où il avait dû donner le meilleur de lui-même s’entendit répondre que ce n’était pas le GP d’Allemagne mais le GP International du Nord couru à travers la Cordillère des Andes en affrontant Oscar Galves, le père de Onofre Marimon et autres stars de ces courses sud américaines sur pistes caillouteuses et défoncées que connait bien Francis Rainaut et qu’il ne manque pas d’évoquer.

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  • Belle époque et beaux circuits. Un Fangio sortirait-il du rang aujourd’hui ? Pas sûr… Merci pour cet article et ces photos !

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  • A cette époque, la course automobile était une « autre planète », totalement incomparable avec le sport automobile d’aujourd’hui. Présumer de ce que ferait l’un de ces champions des temps anciens en 2013 me parait être un exercice hautement périlleux. A mon humble avis…

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  • Fangio, pas au niveau ?! Tous les plus beaux récits comme celui-ci, toutes les plus belles éloges appartiennent à une période hélas révolue lorsque le courage, la bravoure, l’intelligence étaient l’apanage de ces pilotes d’un temps interrompu. Comment Fangio et quelques autres survivants ont-ils réussi à ne pas se tuer alors qu’à cette époque toute sortie était pour ainsi dire définitive. C’est bien qu’il fallait maintenir l’auto sur la piste. Il est écrit au-dessus que ces voitures allaient aussi vite qu’aujourd’hui mais sans freins, avec des pneus qui offraient aux pilotes une précision parfois incertaine dans leurs trajectoires sur des tracés jonchés d’obstacles meurtriers. Evidemment, on ne pourra jamais vraiment soutenir de comparaison entre Sébastian Vettel et le Maestro tant les conditions de course sont maintenant si différentes. Mais quelques anciens – Sir Jackie Stewart, Carlos Reutemann, John Watson ou bien encore Ricardo Patrese se sont essayés sur des monoplaces modernes et leur performance, malgré l’âge et l’embonpoint, furent loin d’être ridicule.

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  • Quand j’écris « Un Fangio sortirait-il du rang aujourd’hui ?  » je voulais évidemment dire que les monoplaces et la technologie actuelle ne lui permetrait sans doute pas, à lui et quelques uns de ses confrères de l’époque, de faire la différence en rapport avec son talent.

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