L’énigmatique Monsieur « J.B. »

Par cette évocation de Jean Blaton, Raymond Jacques rend un juste hommage à tous les passionnés. A ceux qui vont au boût de cette passion en s’engageant en compétition sur piste ou route au moment où leur situation le leur permet. C’est à dire souvent à un âge avancé. Sans autre objectif que de donner corps à ce qui était un rêve d’enfant. Avec application souvent et talent parfois. Ils peuvent alors être justement qualifiés de « Gentlemen drivers ».

Classic COURSES

 

Monsieur J.B..JPG

J’ai rencontré Pascal L*** dans mon boulot : il dirigeait l’agence de publicité qui s’occupait de la communication de la boite dans laquelle je travaillais. Comme j’avais un tableau représentant une Aston-Martin DB4 GT Zagato et un autre figurant une Lister-Jaguar Knobbly accrochés au mur de mon bureau, nous avons sympathisé au-delà de la relation professionnelle, en amateurs de courses historiques. Il y avait cependant entre nous une différence essentielle : il pilotait en course une Ford Cortina Lotus, et moi, je faisais le spectateur dans les enceintes publiques des circuits… Voici une petite histoire que Pascal L*** m’a racontée, il y a longtemps de cela, intéressant témoignage vu de l’intérieur du « V.H.C. Circus » de l’époque, et que je n’ai pas oubliée.

Juin 1994 – C’est le Grand Prix de l’Age d’Or à Montlhéry, la grande fête française des Véhicules Historiques de Compétition. Il y a là la fine fleur de la spécialité, avec de gros sponsors spécialisés comme OCEI, ATS et ACEMAI (1). Beaucoup de pilotes sont des quinquagénaires (2) qui ont réussi professionnellement, et dont les comptes en banque bien garnis leur permettent de consacrer de gros budgets à l’achat et à l’entretien de voitures de course. Mais le temps passé aux affaires ne l’est pas au pilotage, et la qualité des trajectoires de ces gentlemen drivers s’en ressent parfois.

Dans le paddock est arrivé de Belgique un camion jaune marqué « J.B. Racing ». Une équipe de mécanos apparemment très professionnels s’affaire à en extraire une Lola T 282 sous le regard d’un monsieur d’un certain âge (3) à l’allure fort distinguée, et qui arbore une fine moustache à la Clark Gable. Il est manifestement le boss et le pilote de l’équipe. Les « jeunes quinquas » rigolent bien en le voyant : ils sont intimement persuadés qu’ils vont lui mettre au moins un tour dans la vue, à l’ancêtre. Mais qui est-il au juste ?

– « Beurlys » !

– Quoi, beurre lisse ? ? ? C’est pas un nom, ça, beurre lisse ! ! !

– Et quel âge il a, ton beurre lisse ? Cent ans ? Doit être bien rance…

Des plaisanteries plus ou moins saumâtres circulent. Finalement, assez peu des occupants du paddock connaissent vraiment Jean Blaton, dit « Beurlys ». Et pourtant…

Monsieur Blaton s’installe difficilement dans sa Lola, avec l’aide de ses mécaniciens. Certains « jeunes quinquas » le regardent faire, avec un petit sourire narquois et méprisant au coin des lèvres… Puis, une à une, les voitures quittent le paddock et s’installent en pré-grille. Enfin elles sont autorisées à prendre la piste, et la course est lancée… Sous les casques intégraux, les petits sourires en coin ont disparu. L’ancêtre est un sacré pilote et ses poursuivants s’épuisent à le suivre. Pour eux, il est devenu hors de question de seulement penser à le doubler. « Beurlys » franchit la ligne d’arrivée en vainqueur. Certains de ces pilotes amateurs bien trop présomptueux se sont pris une bonne leçon de pilotage, et ils ne sont pas près d’oublier la Lola jaune du J.B. Racing et son « vieux » pilote de soixante-sept ans.

Jean Blaton, richissime entrepreneur belge (4), courait pour son plaisir. Mais il était sans aucun doute bien plus qu’un gentleman driver. Il était quasiment un pilote professionnel. Rien que son palmarès aux 24 heures du Mans est édifiant : quinze participations, quatre troisièmes places (1959, 1962, 1965, 1967), et une seconde place en 1963. Ses places d’honneur au classement scratch étaient souvent assorties de victoires de classe, comme en 1965 sur une Ferrari 275 GTB-C engagée par l’Ecurie Francorchamps, dont il partageait le volant avec Willy Mairesse. Il fut aussi champion de Belgique des courses de côte, car on court aussi en côte au Plat Pays. Homme discret, voire même secret, il donnait peu d’interviews et les photos de lui sont rares. Il était aussi musicien, plus précisément guitariste de jazz, et ami du grand Wes Montgomery.

Pascal L*** conclut cette histoire en me disant : « Tu vois, quand on tombe sur un « client » comme ça, nous, les amateurs, on ne peut plus rien faire ! Ces gars-là, ils pilotent comme ils respirent… ».

Pourtant, l’était pas manchot, le Pascal L*** dans sa Cortina Lotus…

Raymond Jacques

Illustration @ Raymond Jacques

 

 (1) Ceci restant à vérifier. Pour OCEI, c’est à peu près sûr, Pascal L*** faisait partie du team.

 (2) A y regarder de plus près, certains d’entre eux auraient même été plutôt des « quadras »…

 (3) Voire même d’un âge certain !

 (4) Il y a une vingtaine d’années, un journaliste d’investigation belge du nom de Georges Timmermann écrivit un livre intitulé « Main basse sur Bruxelles », titre évocateur s’il en est, et dans lequel il décrivait les actions des lobbies du BTP

5 pensées sur “L’énigmatique Monsieur « J.B. »

  • J’ai eu le plaisir de courir dans les courses ou se trouvait Monsieur Blaton et de croiser de temps aux autres sur les differents circuits… une vrai gentleman et pilot avisee…

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  • Comme souvent, c’est bien plus tard que reviennent en mémoire ces instants d’échanges.

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  • fred a. prysquel. de st tropez, rimes avec bonne année.

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  • On peut aimer courir en VHC sans nécessairement avoir l’esprit « Classic Courses ».Si cela avait été le cas les participants narquois auraient regardé d’un autre œil Beurlys, gentleman driver belge bien connu depuis les années 50 et auraient su à quoi s’en tenir.En France on pourrait de même penser à Jean Guichet, à Fernand Tavano ou encore Guy Ligier…J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Jacques Swaters, grand ami de Beurlys, dans sa FF Galleria, véritable testament d’une vie consacrée à la compétition et qui était une évocation remarquable de l’histoire de Ferrari.Il avait rencontré à Modène Enzo Ferrari qui allait se défaire de souvenirs de course (il n’avait pas le culte de vivre avec le passé et combien de belles monoplaces furent ferraillées) dont il hérita et qui enrichirent son musée constitué de milliers de documents .Il déplorait en grand passionné qu’il fut jusqu’à la fin de sa vie, que les jeunes générations pour la plupart n’avaient aucun intérêt pour l’historique de la course automobile et émettait des doutes quant à la pérennité de la FF Galleria ce qui malheureusement se vérifia peu après.

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  • J’étais à Montlhéry et je confirme ATS. Il sponsorisait notamment la Lotus Elan de Franck Lagorce, qui a gagné sa catégorie.

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